Mélenchon-Bardella : deux partitions, un même refrain
Sous des drapeaux différents, Mélenchon et Bardella mobilisent le même ressort : un peuple proclamé légitime contre tous les autres. Reste à savoir combien de temps la République pourra tenir entre ces populismes symétriques.
Pour celles et ceux qui n’avaient pas l’âge de suivre la vie politique en 2002, il est difficile de mesurer le séisme qui a secoué la France le 21 avril de cette année-là. Ce soir-là, les écrans ont affiché les deux finalistes de l’élection présidentielle : Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac !
La présence de Chirac n’avait rien d’une surprise. Celle de Le Pen, en revanche, surgissant du vieux creuset de l’extrême droite, avec ses nostalgiques de Pétain, d’Hitler et de l’Algérie française, fut un coup de l’Histoire que l’on n’avait pas vu venir. Au premier tour, 4 804 713 Français avaient glissé un bulletin Le Pen dans l’urne. Au second, les électeurs se précipitèrent pour voter Chirac, qui passa d’environ 5 millions à plus de 25 millions de voix.
La France avait eu peur du Front national et de Jean-Marie Le Pen ; elle était allée voter pour un responsable politique de droite parfaitement classique.
Jean-Marie Le Pen avait fait une percée sur la scène politique dès 1983, aux élections municipales. Ensuite, il n’avait cessé de faire élire des députés et de conquérir des villes. Pourquoi revenir aux années 1980 ? Parce que Le Pen avait trouvé le slogan efficace de son retour en politique : « Les Français d’abord », ou « La France aux Français ». Depuis, la formule continue de fonctionner.
L’héritage politique du Front national
Nous sommes en 2026, presque quarante-cinq ans plus tard. Jordan Bardella, héritier politique de la famille Le Pen, peut annoncer : « Le Rassemblement national et ses alliés n’ont jamais eu autant d’élus sur le territoire français. » De grandes villes, comme Nice, sont passées à l’extrême droite. À l’Assemblée nationale, le groupe RN compte 123 députés, le plus important de l’hémicycle. Et Bardella reste en tête des sondages pour la présidentielle de 2027, tout comme Marine Le Pen si elle peut se présenter.
Le parti d’extrême droite — qui n’aime plus, aujourd’hui, qu’on lui colle cette étiquette, ni qu’on rappelle ses militants Waffen-SS, ses crânes rasés et ses dérives antisémites — avance désormais avec un discours plus policé. Il ne s’attaque plus frontalement à l’Europe en général, mais, plus sournoisement, il préfère toujours Poutine à l’Amérique et vote contre le soutien à l’Ukraine pour l’aider à résister à l’agression russe. Il n’appelle plus au renversement de la démocratie ; il espère parvenir au pouvoir par les urnes.
Pourquoi ce rappel de l’épopée de l’extrême droite française ?
Le slogan de Mélenchon en 2026
Parce que dimanche, j’ai regardé les images du lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon, une nouvelle fois candidat à la présidence de la République. Le vieux leader d’extrême gauche, comme Le Pen, a longtemps détesté l’Europe, l’Amérique, aimé Poutine et les dictateurs — de gauche — de Castro à Maduro en passant par Chavez. Et, comme le RN, il a lui aussi adouci son discours. Il a trouvé son nouveau slogan mobilisateur pour les dix ou vingt mille partisans venus l’applaudir devant la basilique de Saint-Denis.
Jean-Marie Le Pen scandait : « Les Français d’abord. » J’entends désormais Jean-Luc Mélenchon lancer : « On est chez nous ! » Et la foule de ses partisans reprendre en chœur : « On est chez nous ! »
Mais qui sont les autres, les exclus de ce « nous » ? Pour Le Pen, c’étaient les basanés ; ses héritiers politiques, eux, continuent de ressasser la dénonciation des immigrés dans leurs discours.
Pour Mélenchon, « la Nouvelle France » qu’il lance en 2026 est celle qui vient à ses meetings et vote insoumis. Et pour que le message soit clair, des volontaires distribuent des drapeaux français à ces nouveaux Français pendant le meeting de Saint-Denis. On aperçoit quelques drapeaux palestiniens, mais cette fois, Mélenchon ne s’accroche pas à Gaza ni aux leaders de l’internationale révolutionnaire qu’il a tant aimés. Il se place devant la basilique de Saint-Denis et rend hommage aux rois de France.
Mélenchon dit : « On est chez nous ! » Autrement dit : les Français, c’est nous. Sous-entendu : pas vous, les médias capitalistes, les sionistes — pour ne pas dire les Juifs —, les anti-Poutine, les pro-Ukraine, les pro-OTAN, les pro-Yankees. Il accuse le RN de suprémacisme, d’exalter la race, mais il dresse lui-même un portrait racial de sa « Nouvelle France », car « un Français sur trois est d’origine immigrée », déclare-t-il.
Deux populismes face à la République
La médaille de l’anti-universalisme a deux faces. Côté extrême droite ou côté extrême gauche, on raconte la même histoire : nous, c’est nous ; les autres, ce sont les autres. Cela s’appelle l’exclusion, la division, la haine.
Sur le terrain de l’action, ce sont aujourd’hui les Insoumis les plus violents : ils manifestent pour boycotter des personnes et des idées. Au nom de l’anticolonialisme, de l’antifascisme ou de la défense des Palestiniens, ils interdisent tout discours qui ne correspond pas à leur ligne politique. Et Mélenchon annonce qu’il va liquider la Ve République pour installer une nouvelle République, la VIe.
Mélenchon n’a pas tout emprunté à Le Pen père. Il a surtout opéré un grand remplacement électoral : il vise les banlieues, les jeunes, les femmes, là où Le Pen s’adressait aux paysans, aux ouvriers et aux employés, ce nouveau prolétariat.
« Les Français d’abord ! » ; « On est chez nous ! » Ce qui a fonctionné pour le parti d’extrême droite pourrait fonctionner pour le parti d’extrême gauche.
Deux populismes pour une seule France, c’est beaucoup. On peut espérer qu’ils se partagent le même gâteau électoral populiste et qu’il reste, malgré tout, de la place pour une France non pas nouvelle, mais simplement sympathique ; une France qui se souvient d’avoir été le pays des droits de l’homme, une démocratie rouillée, certes, mais comme l’aurait dit Churchill : « La démocratie est un très mauvais système, mais on n’en a pas trouvé de meilleur. »
Chronique diffusée sur Radio RCJ le jeudi 11 juin 2026



