Mélenchon et l’autre gauche
Au cours d’un meeting réussi, le leader insoumis a appelé la gauche à se ranger derrière lui. Chose impossible : son projet de rupture, quoique présenté de manière pateline, ouvre un large espace à une autre gauche, réformiste et européenne.
« Entre les communistes et nous, il n’y a rien », disait naguère André Malraux, héraut du gaullisme lyrique. Jean-Luc Mélenchon a détourné la formule : « entre le RN et nous, dit-il en substance, il n’y a rien ». C’est un fait que le centre droit désuni et la gauche réformiste éparpillée font pâle figure face à la machine LFI lancée à pleine vitesse.
Une stratégie de rassemblement assumée
Sur un ton soudain bonhomme et teinté d’humour, Jean-Luc Mélenchon a démontré qu’il avait un horizon, « la Nouvelle France », un projet longuement mûri, un public conquis, des militants nombreux et une stratégie cohérente : rallier à lui les jeunes et les banlieues à partir du noyau dur de la gauche radicale, pour élargir ensuite son socle en invoquant les mânes de la République et de la Révolution française.
Son talent aidant, il compte capter la mystique de l’union de la gauche pour qu’elle le porte au second tour de la présidentielle face au RN.
Un projet de rupture qui divise
Sur cette route radieuse, il y a pourtant un obstacle de taille : son projet reste fondé sur la radicalité et ne peut convenir aux électeurs d’une gauche réformiste, certes déboussolés par son éparpillement, mais qui peut se cristalliser quand elle aura trouvé « l’incarnation » qui lui manque.
Après tout, dans les derniers scrutins, l’autre gauche n’a en rien disparu. Elle a bien figuré aux européennes, elle a envoyé un groupe de députés conséquent à l’Assemblée ; elle a conservé ou conquis des dizaines de villes aux municipales, contre huit pour LFI.
Le projet de Mélenchon est cohérent, mais radicalement différent du reste de la gauche. Il récuse « l’économie de guerre », autrement dit l’effort de réarmement face à la menace russe ; il propose un moratoire sur toutes les décisions européennes qui contredisent son programme, ce qui revient à sortir de l’Union sans le dire ; il reste muet sur la question de la dette, qui s’impose pourtant à tout candidat crédible ; il veut revenir à la retraite à 60 ans alors que l’espérance de vie en bonne santé s’est nettement allongée et que le déficit du système de pensions est voué à se creuser sans cesse ; il critique la police plus que les délinquants ; il récuse toute maîtrise de l’immigration ; il veut sortir du nucléaire au moment où il s’agit de sortir des énergies fossiles en assurant la souveraineté énergétique du pays, etc.
En avançant légitimement ses thèses, il justifie aussi, en creux, un projet de gauche alternatif, populaire, social et écologique, axé sur le travail et le redressement dans la justice, mais aussi pro-européen, financièrement tenable, industriellement volontariste et susceptible de tenir la dragée haute aux prétentions dominatrices des nouveaux empires. Encore faut-il le formuler et se doter d’une « incarnation »… C’est toute la question, aujourd’hui noyée dans la confusion et qu’il faudra trancher à l’automne, avant que ne démarre la vraie campagne.



