Message à la jeunesse

par Bernard Attali |  publié le 28/04/2026

À la veille d’une élection politique majeure, aucun leader politique ne s’est encore adressé à la jeunesse. Mais j’ai fait un rêve. J’entendais un responsable de gauche parler à la nouvelle génération. Voici ce qu’il disait.

Suite à un appel de plusieurs syndicats de gauche, et aux côtés de représentants de la société civile, une manifestation a été organisée à Tarbes pour protester contre le gouvernement, le 10 septembre 2025. (Photo Sophie Bellard-Picavet/Hans Lucas via AFP)

Mes amis, je sais que vous êtes souvent en colère. Vous avez raison : peu de responsables parlent de vos problèmes, de votre avenir.

Oui, vous avez raison d’en vouloir aux générations qui vous précèdent. Elles ont creusé une dette qui va peser sur vos épaules. Elles ont négligé la lutte nécessaire, vitale, pour la sauvegarde de notre environnement. Vous avez raison d’être en colère quand votre diplôme n’ouvre plus les portes qu’il promettait. Vous avez raison d’être en colère quand le marché du logement vous exile à deux heures de votre lieu de travail. Et contre ceux qui n’ont pas su réformer notre système de retraites, inadapté à notre démographie, qui vous pénalisera forcément.

Une colère légitime.

Oui, votre colère est normale.

Mais permettez-moi aussi une amicale mise en garde. Cette colère, ce désenchantement, peuvent être captés, instrumentalisés, retournés contre vous. Les extrêmes — qu’elles viennent d’une droite illibérale ou d’une gauche déraisonnable — vous proposent des solutions faussement séduisantes. À les entendre, notre pays serait voué au déclin. Alors ils veulent des têtes, des boucs émissaires, un grand soir institutionnel.

Cette offre est malhonnête. La démagogie, c’est vous qui paierez le prix. Regardez l’avenir en face : notre pays a des atouts considérables et votre génération peut en tirer le meilleur. À la condition de ne pas basculer dans un dégagisme stérile.

Non parce que le système actuel mérite d’être défendu tel quel — il ne le mérite pas. Mais parce que les issues proposées ne tiennent pas la route. Le repli intégral ne créera pas les emplois qualifiés dont vous avez besoin. La fuite en avant fiscale ne financera pas les universités, les hôpitaux et les infrastructures de transition énergétique que vous réclamez à juste titre. Les extrêmes, sous toutes leurs formes, ont toujours su comment embarquer la jeunesse… avant de lui faire payer l’addition.

Je ne viens pas vous dire que la gauche de gouvernement a fait son travail. Elle ne l’a pas toujours fait. Elle a trop souvent géré sans ambition. Elle a accepté, parfois avec une résignation coupable, que la mondialisation produise des perdants sans concevoir les mécanismes permettant de ne pas les laisser au bord de la route. Elle a parlé de dialogue social dans un pays où les syndicats ne représentent plus que 8 % des salariés. Elle a ouvert les frontières aux travailleurs étrangers sans savoir les intégrer. Elle a défendu l’école républicaine sans regarder en face les fractures que celle-ci reproduit. Et elle a, trop longtemps, laissé prospérer les rentes — immobilières, patrimoniales, capitalistiques — en regardant ailleurs, par confort idéologique ou par calcul électoral.

Ce bilan doit être dit. Mais le reconnaître n’implique pas de suivre les yeux fermés des alternatives autoritaires ou populistes. Elles coûteront cher. Or vous savez que l’argent public a ses limites. Vous n’attendez pas de l’État qu’il vous protège de la réalité, vous lui demanderez de vous donner les moyens de l’affronter. C’est une demande adulte. Qui mérite une réponse adulte.

Comment faire ? Je formulerais, à cet égard, quelques engagements.

D’abord celui de ne pas faire de promesses inconsidérées. La situation exige des choix, pas des surenchères.

Le premier choix sera d’investir massivement dans vos talents. Formation initiale, formation continue, accès aux métiers d’avenir dans l’industrie verte, le numérique, la santé, la production. Non pas comme une politique sociale déguisée, mais comme une politique économique de compétitivité. Un pays qui laisse 15 % de ses jeunes sans qualification ou emploi stable ne se condamne pas seulement moralement — il se condamne économiquement.

Le deuxième engagement en découle : nous devons faire des nouvelles technologies un atout national au lieu de les vivre comme une menace subie. Vous êtes la première génération à avoir grandi avec le numérique et l’intelligence artificielle comme environnement naturel. Cette familiarité est une chance. Encore faut-il que l’État la mobilise plutôt que de la laisser s’expatrier ou se diluer. Cela suppose une école qui enseigne l’IA, des universités dotées des moyens permettant de rivaliser avec les États-Unis et la Chine. Et une politique industrielle qui retienne les talents au lieu de les laisser partir à Londres ou à San Francisco.

Regardons les choses en face : les nouvelles technologies vont détruire des milliers d’emplois. Ceux qui le cachent font une mauvaise action. Peut-être faudra-t-il imaginer de nouvelles solutions pour faire face au bouleversement social qui vient. Peut-être même faudra-t-il passer de la redistribution à la prédistibution. C’est-à-dire offrir un jour un capital de base aux jeunes gens qui entrent dans la vie active, sous conditions de formation. Hélas, je ne vois aucune réflexion prospective sur ce sujet. Il faut dire que les responsables de l’État ont depuis longtemps abandonné toute pensée à long terme.

On vous dit plus rétifs au travail que vos prédécesseurs. Pas certain, mais admettons. Encore faudrait-il comprendre pourquoi. Après la guerre, il fallait une génération pour doubler le niveau de vie de sa famille. Aujourd’hui, il faut un siècle ! Quand le salaire des uns augmentera autant que les dividendes des autres, la France se remettra au travail. C’est ainsi, et seulement ainsi, que repartira l’ascenseur social…

Je propose donc de combattre les rentes. La France se dit méritocratique. Elle ne l’est pas. Elle subventionne depuis quarante ans le patrimoine hérité au détriment du travail accompli. Elle taxe un ingénieur qui crée de la valeur plus lourdement qu’un propriétaire qui encaisse un loyer. Elle maintient des niches fiscales dont les principaux bénéficiaires ne sont pas les entrepreneurs qui prennent des risques, mais les détenteurs de rentes qui n’en prennent aucun.

Ce système n’est pas seulement injuste — il est économiquement absurde, car il décourage les comportements dont une économie moderne a besoin : l’initiative, la mobilité, la prise de risque. Je propose une réforme fiscale lisible, fondée sur un principe simple : il faut taxer davantage ce qui stagne et s’accumule sans effort, et alléger le poids qui pèse sur le travail et l’innovation. Pas pour punir la réussite mais pour ne plus récompenser l’immobilité. Cela veut dire une imposition progressive des grandes successions, la révision des avantages sur les revenus du capital passif, et la suppression des niches injustifiables. La Cour des comptes vient de les évaluer à 100 milliards chaque année !

Et puis, en urgence, nous devons réformer la politique du logement. Vous n’accédez plus à la propriété, voire à la location, là où vous travaillez. Cette réalité pèse sur votre quotidien, vos études et vos budgets. Elle fracture la cohésion nationale plus que tout discours identitaire. Cela mérite une réforme structurelle : lutte contre la rente immobilière, politique de régulation foncière, construction de logements sociaux et de résidences pour étudiants. Ce n’est pas du socialisme, c’est de la logique : vous êtes notre avenir.

Quatrième engagement : nous devons être sans concession contre le racisme. Vous êtes la génération la plus diverse de l’histoire française. Vous avez grandi dans des classes, des quartiers, des amitiés qui mélangent les origines, les parcours, les appartenances. Vous savez, par expérience directe et non par idéologie, que la diversité n’est pas une menace — c’est une réalité, et souvent une richesse. Pourtant, vous voyez aussi ce que produit le racisme ordinaire : des demandes d’emploi écartées pour un prénom, des contrôles répétés pour une couleur de peau, des plafonds invisibles pour des trajectoires pourtant exemplaires. Ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas digne. Lutter contre cela, ce n’est pas une concession à telle ou telle minorité. C’est la condition de notre unité nationale. Comme d’ailleurs le strict respect de la laïcité.

Encore faut-il que vous repreniez la parole. Les débats institutionnels vous lassent et je le comprends. Réfléchissez tout de même : c’est en acteurs de vos territoires que vous pouvez faire votre entrée dans la vie publique. Il n’est pas normal qu’à l’issue des dernières élections municipales, 5 % seulement des élus locaux aient moins de 35 ans ! Mon engagement : relancer un grand, très grand mouvement de décentralisation qui vous redonne les moyens d’agir concrètement au plus près de chez vous. Je pense en particulier à élargir de façon significative les modalités du référendum au niveau local. Et à mieux rémunérer les mandats locaux pour vraiment compenser le temps passé hors de l’emploi privé. Plus généralement, j’ai toujours pensé qu’il fallait instaurer une nouvelle règle dans notre organisation politique : qui veut participer à la décision nationale doit d’abord avoir participé à la décision locale.

Il est en effet anormal que vous ayez si peu d’occasions d’engagement dans vos lieux de vie. Je veux croire que vous n’êtes pas tous rivés en continu sur les réseaux sociaux. Certes, l’État n’a pas fait grand-chose pour ouvrir des alternatives à votre portée. Imagine-t-on combien de ciné-clubs, de bibliothèques, de salles de sport… il serait possible de construire dans nos régions alors que chaque année des centaines de milliards sont déversés sur les grandes institutions parisiennes, pourtant riches en possibles mécènes ! La politique culturelle seulement au bénéfice de Paris est un non-sens. Une grande politique d’aménagement du territoire devra y remédier.

Et puis il y a l’Europe. L’Union européenne vous paraît lointaine et bureaucratique ? Comment vous donner tort ? Il faut lui redonner une âme. Nous avons échoué à vous y intéresser. Pourquoi ne pas relancer l’idée d’un service civique, non pas au niveau national mais au niveau européen ? Dans le même esprit, je proposerai une relance ambitieuse du programme Eureka. Cela peut paraître anecdotique. Ça ne l’est pas. Rien ne remplace le brassage des jeunes des différents pays européens pour redonner une chair à l’Union. L’Europe doit cesser d’être une fabrique de règlements et de procédures pour redevenir une ambition collective.

Il est hélas possible que cela devienne une nécessité vitale. Le monde est redevenu tragique. S’il faut défendre un jour nos frontières, cela devra se faire aux côtés de nos frères d’armes européens. Nous vivons dans un des rares endroits du monde où il est encore possible de concilier progrès, solidarité et qualité de vie. Cette chance, nous aurons peut-être à la défendre sous l’uniforme et les armes à la main, contre des empires de plus en plus menaçants qui rêvent de nous vassaliser. Là encore, si la guerre survient, c’est vous qui serez au front. Il est anormal, irresponsable, qu’on ne vous en parle jamais.

Pardon de me répéter : la réponse à vos attentes ne viendra pas des extrêmes qui exploitent votre défiance pour s’emparer du pouvoir avec des arrière-pensées à peine cachées. Les uns se donnent l’apparence de l’ordre mais sont en réalité anti-républicains. Les autres parlent de justice sociale mais sont en réalité des agents du désordre. Il faut leur opposer un projet politique ambitieux qui fasse le pari d’une démocratie ouverte et modernisée.

Sa réussite dépend de vous.

« Indignez-vous », disait Stéphane Hessel. J’ajouterais : ne laissez personne s’indigner à votre place ! Certains, en mal de slogans, nous parlent de la nouvelle France. Mais n’oubliez pas : la France, la vraie, c’est vous.

Bernard Attali

Editorialiste