Michel-Edouard Leclerc et le populisme économique
À 74 ans, le président du groupe de distribution E. Leclerc caracole depuis quatre mois en tête de la cote de popularité des 50 personnalités françaises testées par l’IFOP. Un symptôme de la défiance envers les hommes politiques…
Michel-Edouard Leclerc n’est pas un perdreau de l’année. Depuis les années 1980, il s’est construit l’image très médiatique d’un inlassable défenseur du consommateur français face aux « méchants » qui l’assaillent : les industriels qui se font des marges sur son dos, l’État qui le taxe injustement, ses concurrents qui le matraquent. Avec ses truismes devenus célèbres – « la vie est devenue trop chère pour les Français », « quand les prix montent, les consommateurs trinquent » –, il a mis l’opinion de son côté pour se forger, à la tête du groupe de distribution fondé par son père, la stature d’un proche du peuple.
Aujourd’hui encore, il est en pointe pour attaquer le puissant énergéticien Total, qui vendrait, selon lui, trop cher son pétrole aux stations-services, l’empêchant, lui, Leclerc, de proposer des prix plus attractifs aux automobilistes.
Une popularité nourrie par la défiance
Signe des temps : les instituts de sondage se sont mis à le tester pour l’élection de 2027, comme dans le dernier tableau de bord des 50 personnalités françaises que publie l’IFOP. Il s’est installé durablement en tête – c’est même le seul à franchir la barre des 50 % d’opinions favorables – devant Dominique de Villepin, Édouard Philippe, Jean-Louis Borloo, Sébastien Lecornu, Gérald Darmanin, François Hollande et les autres… Un classement qui confirme la défiance des Français envers leur classe politique, qui s’est envolée depuis la dissolution. À leurs yeux, mieux vaut un patron pour les gouverner que n’importe quelle femme ou homme engagé de longue date en politique.
Michel-Edouard Leclerc fait ainsi la Une des journaux, surtout économiques. « Et si c’était lui ? » titre Challenges avec sa photo pleine page en Une du magazine. Il est souvent l’invité des émissions de radio et de télévision, où on le questionne immanquablement sur son appétit pour l’élection présidentielle. Prudent, il répond qu’il n’est pas dans la course : ce sont les sondeurs, et non lui, qui ont eu l’étrange idée de le tester.
Un discours aux accents populistes
N’empêche, le très malin président du comité stratégique de Leclerc use du filon pour présenter son groupe de distribution comme le plus attractif parmi ses concurrents. Avec son parler franc, son langage simple et accessible, son éternel sourire, qu’il abandonne seulement pour dénoncer l’avalanche de taxes que l’État fait tomber sur les entreprises et sur les Français, il sait y faire.
Comme il sait dénoncer l’ineptie supposée des hommes politiques, toutes catégories confondues, incapables, dit-il, de faire fonctionner correctement l’économie française et de permettre à ceux qui s’y connaissent, comme lui, de résister aux méfaits de la mondialisation et de la cupidité des puissants.
Agréable à entendre, le discours de Michel-Edouard Leclerc, qui brosse toujours le consommateur dans le sens du poil, peut aussi irriter. Que vaut, en fait, la popularité de celui qui se déclare lui-même non-candidat ? Ses « y a qu’à », « faut qu’on » participent surtout au discrédit de la classe politique. Comme si le pays tournait autour de ses magasins, il ignore superbement les contraintes du responsable politique confronté à la dette de l’État, au nécessaire équilibre des finances publiques, au financement impératif des services publics et de toutes les grandes missions françaises.
Michel-Edouard Leclerc en tête des personnalités préférées des Français ? N’est-ce pas situer au même niveau l’intérêt personnel du consommateur et celui de la France ? Une forme de populisme économique persuadant le consommateur qu’il est le roi et non la partie intégrante d’un écosystème qui comporte de nombreuses contraintes d’ajustement, et dont il faut tenir compte. La fortune sondagière de Michel-Edouard Leclerc en dit long sur l’état de la France et sur les risques que fait peser l’élection présidentielle sur les Français.



