Michigan : le dilemme juif

par Sébastien Lévi |  publié le 02/10/2026

Aux États-Unis, les divisions autour d’Israël gagnent aussi le camp progressiste. Dans le Michigan, l’élection sénatoriale entre Mike Rogers et Abdul El-Sayed place les électeurs juifs face à un dilemme particulièrement sensible.

Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, le 22 septembre 2026 à Détroit. Il a suscité d'importantes polémiques en raison de ses vives critiques envers la politique d'Israël et son opposition à l'aide militaire des États-Unis. (Photo Sarah Rice / Getty Images via AFP)

La plupart des Juifs américains considèrent leur soutien à Israël en tant qu’État juif et démocratique comme un élément essentiel de leur identité. Ils considèrent également leurs orientations politiques comme intimement liées à leur judéité, à travers l’importance accordée au principe du « Tikkun Olam », la « réparation du monde », notamment illustrée par la lutte pour les droits civiques. Or, pour certains, ces deux composantes de leur identité deviennent contradictoires.

Israël, point de fracture

Malgré la résistance de centaines de milliers d’Israéliens, l’État hébreu a en effet pris une voie illibérale ces dernières années sous le gouvernement de Benyamin Netanyahou, avec l’affaiblissement d’un pouvoir judiciaire indépendant, les attaques incessantes du gouvernement contre la liberté de la presse ou encore le rétablissement de la peine de mort, mais uniquement pour les terroristes palestiniens. Le maintien de l’exemption du service militaire pour les Juifs ultraorthodoxes constitue une autre illustration de l’absence d’égalité entre les citoyens israéliens.

Tous ces éléments contribuent à l’éloignement croissant des Juifs américains à l’égard du gouvernement israélien, et ce bien avant la guerre à Gaza, malgré leur soutien à l’existence du pays en tant qu’État juif et démocratique. Ces deux adjectifs définissent en réalité une part essentielle de leur identité : leurs valeurs démocratiques sont renforcées par la manière dont ils vivent leur judéité, tandis que la démocratie leur a permis de s’épanouir en tant que minorité particulièrement prospère aux États-Unis. Leur soutien à Israël en tant qu’État juif et démocratique apparaît donc comme une extension logique de cette identité.

L’État d’Israël se prépare à des élections qui détermineront à bien des égards s’il restera juif et démocratique ou s’il choisira de s’engager sur la voie d’un État autocratique à caractère messianique. Le résultat de ce scrutin aura donc un impact majeur sur la relation des Juifs américains avec Israël.

L’heure du choix

Pour les Juifs du Michigan, les élections sénatoriales du 3 novembre dans leur État auront une signification encore plus importante, non seulement parce qu’ils pourront eux-mêmes y participer, contrairement aux élections israéliennes, mais aussi parce que ce scrutin les placera, d’une certaine manière, devant un choix entre leur judéité et leur attachement aux valeurs démocratiques.

L’État d’Israël fait partie intégrante de l’identité des Juifs américains, ce que les antisionistes ont du mal à comprendre, même lorsqu’ils ne sont pas soupçonnés d’antisémitisme. Remettre en question la légitimité même d’Israël en tant qu’État juif constitue une offense pour nombre d’entre eux, et c’est précisément ce qu’a fait Abdul El-Sayed.

Bien qu’il ait cherché à renouer le dialogue avec les Juifs de son État, condamné l’antisémitisme et même présenté ses excuses pour ses propos concernant l’attaque d’une synagogue dans le Michigan, son refus de reconnaître la légitimité d’Israël en tant qu’État juif demeure un problème qui heurte directement de nombreux Juifs du Michigan dans leur judéité.

Une fracture qui dépasse le Michigan

Le dilemme de l’élection sénatoriale est d’autant plus vif pour ces derniers que le candidat républicain, Mike Rogers, est un partisan du « Big Lie » qui a adopté les théories du complot du président américain Donald Trump sur l’intégrité des élections, s’en prenant ainsi directement à la démocratie, l’autre grand pilier de l’identité des Juifs américains.

« Juif et démocratique » est ainsi remplacé, d’une certaine manière, par « Juif ou démocratique » dans le Michigan, créant une situation particulièrement délicate pour eux. Elle pourrait devenir celle de nombreux Juifs progressistes demain si l’étiquette « progressiste » était refusée aux sionistes, comme certains, dont El-Sayed, le font aujourd’hui.

Ce dilemme résume la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent aujourd’hui les Juifs en Amérique, écartelés entre un antisionisme radical à l’extrême gauche, une poussée antidémocratique à droite, doublée d’un antisémitisme complotiste d’un autre temps à l’extrême droite, et un État d’Israël qui dérive vers l’illibéralisme, avec un gouvernement privilégiant sa dimension juive au détriment de sa démocratie.

Cette configuration explique le caractère décisif, pour eux, des élections du 27 octobre en Israël et du 2 novembre dans le Michigan.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis