Mouvement lycéen : une colère sans tête
Le mouvement lycéen, initié la semaine dernière dans l’académie de Versailles avant de s’étendre, soulève trois questions inédites pour ceux qui connaissent l’histoire des revendications portées par la jeunesse.
Près de 450 établissements ont été perturbés. Le mouvement est incontestablement dans une phase ascendante, avec trois fois plus de lycées soumis à des tentatives de blocus. Dans ce climat de tensions sociales et politiques, ce mouvement protéiforme, parti des quartiers populaires dits QPV – quartiers prioritaires de la politique de la ville -, cristallise une partie de cette jeunesse que Mélenchon galvanise sous le vocable de « Nouvelle France ».
Sans direction politique, elle manie davantage les mortiers que les concepts ou les aspirations traditionnelles de ses illustres prédécesseurs. Mais elle apparaît aussi comme l’expression différée des vexations sociales, des humiliations et de la relégation des populations éloignées des grands centres urbains.
Les tracts ne sont plus de mise. Sur les réseaux sociaux circulent, parfois avec le recours à l’IA, des affiches construites à la va-vite appelant au blocus, dans un joyeux fourre-tout allant du poétique « les profs sont chiants » jusqu’à des appels à peine masqués aux émeutes urbaines. Ces jacqueries lycéennes n’en sont pas moins un cri que le gouvernement aurait tort d’ignorer. L’inflexion du ministre de l’Éducation nationale à l’issue de cette journée indique d’ailleurs une sérénité toute relative.
Avec qui discuter ?
Traditionnellement, les gouvernements du dernier tiers du XXe siècle et du début du XXIe trouvaient toujours quelque leader ou organisation avec qui conduire des tractations, mettant ainsi en scène le « dialogue scolaire ». Les lycéens faisaient alors leurs premières armes dans ces mouvements conduits par la gauche et l’extrême gauche d’alors, dans un monde en tout point différent de celui d’aujourd’hui.
Bien sûr, les élus LFI ont beau chauffer à blanc cette jeunesse des quartiers, tout comme les groupuscules de l’ultragauche, drapeau palestinien en tête, les mômes s’en fichent un peu. Ils s’identifient davantage à ces populistes, mais prennent d’abord les parvis des lycées pour engager la confrontation avec les figures d’un État qu’ils rejettent, à commencer par la police et l’école. Si les moyens consacrés à l’éducation sont formellement évoqués, cette revendication est souvent noyée au milieu d’un ensemble fourre-tout, parfois farfelu.
Édouard Geffray l’a vite perçu en réactivant habilement la démocratie scolaire et la nécessité de trouver des interlocuteurs locaux à qui parler. Problème : les élections des représentants lycéens n’ont pas encore eu lieu. Alors, on va chercher les anciens des conseils de la vie lycéenne. Pas certain pour autant que les adolescents engagés dans ces conseils aient le même profil que les jeunes gens à capuche qui incendient des poubelles, habitués au jeu du chat et de la souris avec les services de police, ni même que les uns se sentent représentés d’une quelconque manière par les autres.
Autrement dit, si tout mouvement social est porteur par nature d’une dimension politique, celui-ci est sans tête, sans structuration et privé des canaux de politisation d’antan, malgré un contexte de grande polarisation. Sans interlocuteur, il constitue davantage un danger qu’un atout pour un gouvernement déjà très impopulaire et qui s’apprête à annoncer un nouveau tour de vis.
Quelle réponse apporter ?
Le déploiement préventif de forces de police devant un maximum d’établissements n’a pas permis d’affaiblir significativement la mobilisation en cours. C’était pourtant la consigne de la rue de Grenelle comme de la place Beauvau : intervenir tôt pour éviter que les blocus ne s’installent et garder ainsi la maîtrise de la situation.
Un échec annoncé pour deux raisons. Les réseaux sociaux sont devenus le moyen d’expression direct d’un mouvement qui peut ainsi anticiper, se déplacer et « jouer » avec le képi. Ensuite, si les signes de dépolitisation des nouvelles générations sont nombreux, un réflexe demeure, comme le chantait Brassens : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie. »
Au moins dans certaines franges de la jeunesse, la maxime demeure, de sorte que la présence policière a davantage attisé le feu qu’elle ne l’a éteint, surtout lorsqu’elle s’est accompagnée d’un usage disproportionné de la force sur des adolescents. Non seulement les calculs cyniques de Mélenchon s’en trouvent confortés, mais le slogan est tout trouvé pour poursuivre jeudi contre la « répression policière », d’autant que les trois quarts des interventions sont désormais filmées et postées en une fraction de seconde.
Le volet pédagogique de la réponse d’Édouard Geffray lundi soir s’est ainsi trouvé percuté par des interventions tous azimuts des forces de police, sous la forme d’interpellations et de gazages. Quoi qu’on pense du grand bazar et des marionnettistes derrière le rideau, agir de la sorte témoigne d’une incompréhension du moment politique que nous traversons : des familles vivant dans des quartiers précaires, radicalisées par la flambée du prix de l’essence, la précarité climatique et leur rupture avec les partis de gouvernement.
Si la réponse n’est ni simple à formuler ni facile à financer, la seule réponse policière ne constituera pas une digue efficace. Ce qui n’enlève rien à la nécessité de lutter contre les agissements d’émeutiers, dangereux aussi bien pour les personnels que pour les adolescents qui se prêtent à ces violences.
Quelles suites envisager ?
Dans ce grand marasme, observé par certains comme le prélude – comparaison hasardeuse – à un mouvement de type Gilets jaunes, la mobilisation lycéenne ne cherche pas à faire jonction avec un mouvement étudiant devenu marginal. Dans les établissements du supérieur, les mobilisations contre les droits différenciés pour les étudiants étrangers s’observent au microscope et les assemblées générales restent cantonnées aux derniers militants.
En revanche, la colère lycéenne peut être perçue comme l’illustration d’une société qui a abandonné ses services publics, sous-investi dans son école, sous-payé ses enseignants et délaissé ses enfants, sur fond d’explosion des inégalités sociales. Incomprise et insaisissable, elle est l’expression d’un oubli et d’une fracture avec une société désormais très vieillissante.
La mobilisation de la fonction publique de mardi, peu fournie dans les cortèges si on lui retire les pompiers, apparaissait en contrepoint comme une énième marche funèbre, sauf à considérer les sornettes de la « grève par procuration », bien commodes pour ne pas regarder le réel.
Le mouvement lycéen est incontestablement ascendant avant d’atteindre son palier, puis probablement de s’étioler à la veille des prochaines vacances. Mieux vaudrait donc tendre la main dans cette société anxiogène. Ces adolescents ne sont pas tous les premiers de la classe, leurs cris désordonnés sont souvent désopilants et la répétition de violences inqualifiables n’est pas imputable à la seule présence policière, alors qu’on relève plusieurs policiers et dix personnels de l’éducation blessés dans les heurts.
On peut le déplorer, le regretter, le dénoncer vigoureusement.
Ils demeurent nos enfants.



