Musk : l’IA va supprimer l’argent

par Guy-Philippe Goldstein |  publié le 03/09/2026

Elon Musk prédit que l’intelligence artificielle rendra l’argent obsolète d’ici dix ans. La prophétie est fantaisiste, mais l’accélération technologique est bien réelle. Une lame de fond que nos responsables politiques et économiques semblent encore loin d’anticiper.

Elon Musk apparaît sur un écran alors qu'il participe virtuellement au sommet ministériel du G20 sur l'innovation, à Chapel Hill (Caroline du Nord), le 1er septembre 2026. (Photo Matt RAMEY / AFP)

Le milliardaire de la tech a accordé cet été un entretien événement à The Economist. On y retrouve les provocations de celui qui est aussi un agitateur d’extrême droite et son ambiguïté coutumière – du soutien à l’AfD, le parti nationaliste allemand proche de Moscou, à l’aide apportée aux Ukrainiens via Starlink, le réseau d’accès à Internet par les satellites de son entreprise SpaceX. Mais avant la politique, qu’il dit vouloir quitter, il y a la technologie et les défis ambitieux. Une chose est sûre : sa vision du développement détonne, surtout en France, où ces bouleversements restent largement absents du débat public.

La prophétie de Musk se heurte au réel

Musk a réussi des paris « fous » : les fusées réutilisables de SpaceX, son réseau de satellites Starlink qui donne accès à Internet jusque dans les endroits les plus reculés du monde, toujours sans véritable équivalent à cette échelle. Sans oublier les voitures électriques Tesla – même si la conduite entièrement autonome, promise depuis dix ans, se fait toujours attendre. Sans surprise, s’y ajoute l’intelligence artificielle, : avec xAI, l’entreprise qu’il a fondée, et Grok 4.6, son modèle d’IA concurrent de ChatGPT, Musk s’est rapidement fait une place dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, alors qu’en Europe, le Français Mistral pourrait se réorienter vers la distribution de modèles chinois.

Dans la foulée de l’introduction en Bourse de SpaceX, dont l’IA constitue désormais l’un des grands paris, Musk a proposé une vision révolutionnaire : l’IA ouvrirait une période d’abondance extrême. Non seulement la plupart des besoins seraient satisfaits dans les dix ans, mais l’argent lui-même finirait par perdre sa raison d’être. C’est en tout cas sa prédiction : « l’argent n’aura plus d’importance en 2036 ».

On mesure la distance avec les candidats à la présidentielle réunis par le Medef, que les bouleversements technologiques – et, derrière eux, sociologiques et économiques – des dix prochaines années ne semblent guère avoir inspirés. Musk a-t-il raison pour autant ?

Certainement pas si l’argent continue de servir d’unité de compte entre une offre et une demande, toutes deux soumises à des contraintes. Musk avance justement que la production pourrait bientôt s’affranchir de la plupart d’entre elles. On peut sérieusement en douter.

Côté offre, plusieurs limites fortes demeurent. Matérielles d’abord : l’énergie, dont la production pourrait peiner à suivre l’explosion des besoins de l’IA, selon l’Agence internationale de l’énergie ; l’extraction et le recyclage des matières premières, avec un nombre croissant de minéraux jugés critiques ; la localisation, enfin, certaines zones conservant une valeur supérieure en raison de leur forte densité de services.

L’humain, ce grain de sable dans la machine de l’IA

Dernière contrainte, et peut-être la plus décisive : le talent humain pourrait devenir le principal frein d’une économie peuplée d’agents d’IA, ces logiciels capables d’accomplir de manière relativement autonome une série de tâches. Car ces « agents » auront toujours besoin d’être supervisés.

Pour des raisons pratiques autant que juridiques, on ne peut remplacer la responsabilité humaine par celle d’une machine. Superviser les agents d’IA deviendra donc le lot d’un nombre croissant d’employés. Il faudra savoir poser les bonnes questions, déterminer quand intervenir et quand laisser faire. La main-d’œuvre devra se former massivement, alors que les compétences et les organisations évoluent beaucoup moins vite que la technologie.

À ces limites de l’offre répondent celles de la demande. Trois sources subsisteront : les besoins fondamentaux, à commencer par la santé ; les biens dits « positionnels », que l’on désire aussi pour le statut social qu’ils confèrent ; enfin, les besoins nouveaux nés de solutions efficaces mais imparfaites – témoin la cybersécurité, dont le marché devrait peser quelque 240 milliards de dollars en 2026.

Limites du système productif, hiérarchie des besoins : arbitrages et négociations vont perdurer. Et pour mesurer les prétentions de chacun, il faudra bien une unité de compte. N’en déplaise à Musk.

Musk s’emballe, mais…

Si Musk se trompe probablement sur la disparition de l’argent, sa prédiction d’une accélération économique sans précédent mérite davantage d’attention. Celle-ci pourrait survenir plus tôt qu’on ne le pense – ce qui rend la cécité française plus surprenante encore.

Les grandes innovations ne produisent jamais leurs effets immédiatement. Les entreprises doivent d’abord se réorganiser, investir et former leurs salariés. L’économiste Erik Brynjolfsson, de Stanford, estime ainsi que les gains de productivité liés à l’IA pourraient devenir considérables d’ici dix ans et commencer à se faire sentir dès la fin de la décennie.

Une étude publiée cet été par le National Bureau of Economic Research (NBER), un important organisme américain de recherche économique, va plus loin : l’IA pourrait provoquer une accélération spectaculaire de la croissance à mesure qu’elle automatisera la production de logiciels et contribuera ainsi à améliorer ses propres outils. Ce cercle vertueux pourrait commencer dès les années 2030. Nous n’en sommes pas là, mais les progrès sont saisissants. Dans les grandes entreprises technologiques (Google, Anthropic, OpenA, etc.), une part considérable du « code » – les instructions écrites par les informaticiens pour faire fonctionner logiciels – est déjà produite par l’IA. La machine peut donc désormais écrire elle-même une grande partie de ce que produisaient auparavant les ingénieurs. L’automatisation complète reste sans doute hors de portée, mais sa progression donne une idée des bouleversements à venir.

Guy-Philippe Goldstein