Natacha Kudritskaya : Couperin à tire-d’aile
Natacha Kudritskaya, pianiste ukrainienne qui vit en France, joue François Couperin en associant, dans une même destinée, les migrants et les oiseaux qui cherchent refuge loin des catastrophes et des guerres.
Il y a quarante ans, presque jour pour jour, l’accident de la centrale de Tchernobyl a provoqué la mort d’au moins cent personnes et menacé l’existence de milliers de gens. Née dans une ville d’Oural entourée de goulags, Natacha Kudritskaya habitait Kyiv (Kiev) quand la centrale a explosé ; elle est revenue, puis repartie. Pour alerter sur le sort de tous les migrants contraints de traverser les frontières afin de vivre, l’artiste propose un disque et un spectacle où, dans une comparaison poétique, elle associe au sort des exilés celui des oiseaux d’Ukraine qui périssent à cause de la guerre parce qu’ils ne peuvent plus nicher.
De Kyiv à la France, un exil fondateur
L’histoire commence à Kyiv, capitale d’un État de l’Union soviétique. Un bassoniste de l’Opéra de la ville remarque une affichette accrochée, cœur fragile, au poteau d’un abribus : une association « Soyouz-Tchernobyl » propose d’envoyer des enfants vers la France en tant que réfugiés environnementaux. Nous sommes en 1991, le pays traverse des turbulences et les victimes de la centrale ne se comptent plus. Quand il rentre chez lui, le musicien en parle à sa femme, cheffe de chœur, qui lui demande s’il a pris les coordonnées de la structure. Évidemment non. Le voici qui repart. Il retrouve le morceau de papier – qui vole au vent, peut-être sous la neige ou la pluie – contacte les personnes concernées.
« C’était à peine crédible, reconnaît Natacha Kudritskaya. Dans notre famille, nous parlions de la France depuis toujours, mais l’idée d’y vivre était impensable. Eh bien, sans savoir ce que j’allais devenir, mes parents m’ont mise dans un autobus et je suis partie. J’avais huit ans. »
L’enfant, ne parlant pas du tout le français, croit pendant quelques jours que ses parents l’ont abandonnée. Mais la famille de Chalon-sur-Saône qui l’accueille lui donne beaucoup : de l’attention, du confort et l’inscrit dans une école. « Après trois mois, je suis rentrée à Kyiv, le jour de l’indépendance, le 24 août 1991, raconte-t-elle. Les foules en liesse, les chars dans les rues, tout était incroyable. J’ai repris le chemin du conservatoire et, au fil d’allers-retours aux multiples péripéties, je suis devenue concertiste. »
Une formation exigeante en Ukraine
L’indépendance politique est une chose, la culture pédagogique en est une autre. En Ukraine domine encore l’idée que la meilleure façon de faire naître les artistes consiste à pousser les élèves dans des retranchements féroces de discipline et de travail, à établir entre eux la concurrence la plus violente afin qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes.
« L’éducation musicale dans mon pays n’est pas complètement saine, estime la jeune pianiste. On forme les solistes par la compétition, ce qui peut être dévastateur pour la personnalité des jeunes. À titre personnel, je ne comprenais pas pourquoi on me mettait dans une situation pareille, mais je me suis adaptée. Quand je montais sur scène, j’étais heureuse, même quand je voyais le visage déconfit de ma professeure et qu’elle me disait que je n’étais pas à la hauteur. Cela décuplait ma volonté. »
Encore étudiante, Natacha Kudritskaya part en tournée avec l’Orchestre symphonique d’Ukraine aux États-Unis plutôt que de préparer le concours auquel sa professeure l’a inscrite. Pendant tout le voyage – encore en autobus – la jeune femme apprend, répète et assimile enfin les pièces de musique du concours, sur ses genoux, lisant la partition jour après jour.
« J’avais quinze ans, dit-elle. Quand je suis rentrée, je n’ai eu qu’une petite semaine pour m’exercer sur un piano du concours ; mais j’avais tellement intégré les partitions que je les ai jouées sans avoir peur de perdre ou de gagner. Ce fut le déclenchement de mon parcours personnel. Pas seulement parce que j’ai gagné le concours, mais parce que j’ai compris que je pouvais donner une part essentielle de moi à l’œuvre que j’interprétais. »
Couperin, métaphore des migrations
La France, de nouveau, lui ouvre ses portes. Au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Natacha Kudritskaya perfectionne son art. Elle reste fidèle à son pays – surtout depuis quatre ans – mais elle ouvre aussi son cœur aux autres.
« Quand j’entends certaines personnes ou des responsables politiques parler des migrants, cela m’abîme, dit-elle. Je n’ai jamais vécu comme une douleur le fait d’être immigrée grâce aux gens merveilleux qui m’ont offert leur accueil. Mais pour les autres, tant de douleur accumulée et tant de rejet ! Si nous donnions plus de moyens pour accueillir les personnes venues de loin, je pense que la France y gagnerait. »
L’idée de jouer des pièces de Couperin vient d’abord du goût de Natacha pour la musique baroque. Cette inclination a tout à voir avec son parcours : les compositeurs du XVIIIe siècle donnaient aux artistes une certaine initiative, la possibilité d’interpréter leurs œuvres suivant leur cœur et leur esprit. Métaphore poétique : le programme du disque et des spectacles se rapporte aux oiseaux, « Le rossignol en amour », « Les canaris »… Natacha Kudritskaya veut donc, bel et bien, par le biais de ce travail, sensibiliser nos contemporains au sort des victimes des guerres et des catastrophes écologiques.
En mettant au premier plan cette intention politique, l’artiste, plutôt que de bien jouer, se donnerait-elle le beau rôle ? Fadaise. Il suffit de l’écouter pour comprendre que cette pianiste n’a pas besoin d’une cause pour être reconnue. Les plus grandes salles du monde l’accueillent avec ferveur et sa façon de jouer parle pour elle. Et puis, devrait-elle se taire ?
« Ne pas prendre part au débat public engendre des manipulations, constate-t-elle. Mieux vaut dire ce que l’on pense et défendre son propre point de vue de manière explicite. Mon histoire influe-t-elle sur ma façon de jouer ? J’ai envie de répondre par l’affirmative. Mais c’est d’abord l’interprétation que je donne des œuvres de Couperin que je veux défendre et partager. »
Natacha Kudritskaya, un drôle d’oiseau qui ne manque pas de cran.
Natacha Kudritskaya-Couperin, label 1001 Notes. En concert : le 5 mai 2026 à Limoges, le 24 et le 25 juin aux Flâneries musicales de Reims (notamment avec l’Orchestre symphonique national d’Ukraine).



