Nathan Devers : « L’existence d’un pays n’est jamais acquise »
Dans Aimer Jérusalem (*), l’écrivain décrit la relation complexe qui le lie à cette ville où l’amour de Dieu peut se changer en haine. Historiquement pionnière, Jérusalem est agitée de passions identitaires et religieuses qui mènent au rejet des minorités et à l’oubli des droits de l’homme.
LibreJournal : Aimer Jérusalem, pourquoi ce titre ?
Nathan Devers : Pour deux raisons essentielles. La première tient à son caractère paradoxal. Dans une époque où, plus que jamais, le conflit israélo-palestinien cristallise énormément de représentations religieuses – qui tendent à primer sur les questions territoriales ou strictement politiques – une telle déclaration d’amour pour la capitale de ces représentations peut sembler décalée. Nous sommes loin de la Jérusalem céleste que chantaient les prophètes. La ville serait devenue un objet, non d’amour, mais de haines en partage. Une ville sainte où le vertige mystique basculerait trop souvent dans les passions guerrières, où l’amour de Dieu risquerait de se transformer en refus de l’altérité. Comme une alchimie inversée de la mystique et de la politique.
D’où la seconde raison, aux antipodes de la première. Jérusalem, celle des origines mais aussi du présent, est une ville de coexistence paradoxale. Elle parle à tous – aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans, aux athées – et offre à chacun un miroir. Mais elle rappelle aussi à ses habitants qu’ils ne sont pas les seuls à y avoir leur place. On ne s’approprie vraiment Jérusalem qu’en acceptant de se l’« exapproprier », selon le concept de Jacques Derrida. Cette coexistence repose sur la reconnaissance de la fragilité propre à la condition humaine.
Le choc du 7 octobre
Avant le 7 octobre, vous n’appréciez guère Israël ?
Au contraire. Israël est un pays que j’ai aimé passionnément, particulièrement dans ma jeunesse religieuse. Il a forgé mon imaginaire, j’y ai des souvenirs d’enfance profonds. Et c’est l’hébreu qui m’a donné mes premières émotions poétiques. Mais avant le 7 octobre, j’éprouvais une forme d’incompréhension quant à son devenir politique. La société traversait une crise profonde, marquée par une polarisation croissante et par des affrontements internes qui paraissaient dangereux, régressifs et stériles.
Le 7 octobre, vous avez pris conscience de la fragilité d’Israël, un pays qu’il fallait sauver ?
Exactement. Le 7 octobre a rappelé à beaucoup d’Israéliens, mais aussi à ceux qui leur sont attachés, que l’existence d’un pays n’est jamais acquise. Une nation peut sembler solide, prospère, puissante ; elle demeure pourtant vulnérable. Comme le distinguait Simone Weil dans L’Enracinement, on peut aimer un pays à travers l’idolâtrie de la force, des drapeaux et des uniformes, ou par une forme plus profonde de compassion et de tendresse, dont l’expression est la pitié. C’est lorsque le pays devient mortel que cet amour surgit pleinement. Le 7 octobre a été l’expérience de cette vulnérabilité exacerbée. Il a tout rebattu dans la manière dont Israël se perçoit et dont nous le percevons.
Comment regardez-vous aujourd’hui le gouvernement de Benyamin Netanyahou ?
Réduire le pays à son gouvernement actuel serait une erreur. Cela dit, l’influence acquise par certains courants extrémistes m’inquiète. Le système parlementaire israélien donne parfois aux petits partis un poids disproportionné, plaçant une épée de Damoclès au-dessus des choix stratégiques. Cela doit nous conduire à une réflexion sérieuse sur la question constitutionnelle.
Le peuple est silencieux…
Pas du tout. Avant le 7 octobre comme à son lendemain, des manifestations régulières ont lieu, et la vie démocratique continue avec intensité. La campagne électorale a commencé, avec des débats vifs et des propositions alternatives. Il serait erroné de tout réduire à une seule personne ou à une seule ligne.
Netanyahou peut-il perdre les élections au mois d’octobre ? Au profit de qui ?
C’est possible, mais rien n’est écrit. Avec ou sans lui, les défis structurels demeureraient. Focaliser tous les maux sur une figure unique est une erreur. Israël doit surtout repenser son régime constitutionnel pour mieux se protéger contre les dérives extrémistes. Les coalitions hasardeuses ont fait sauter d’anciennes digues ; il faut les reconstruire intelligemment. En s’inspirant par exemple de la Constitution française.
Universalisme et identité israélienne
Israël est désormais le symbole mondial du suprémacisme occidental qui alimente le décolonialisme ?
C’est une lecture inversée des choses, littéralement contraire à la vérité dialectique. La situation actuelle ne peut être cernée que si l’on comprend qu’Israël vit aujourd’hui les épreuves, les expériences, les contradictions que traversent les pays issus de la décolonisation – ce qui prouve qu’il relève de leur historicité. Sa situation actuelle illustre plutôt le paradoxe des libérations nationales, comme l’a pointé Michael Walzer à propos de l’Algérie, de l’Inde et d’Israël. Ces pays ont été fondés par des élites pionnières, laïques et modernes, formées dans un horizon universaliste tout en s’opposant à l’Occident colonial. La génération suivante a souvent instruit le procès des pères fondateurs, accusés d’être encore trop « occidentaux », entraînant un retour aux passions identitaires et religieuses, avec rejet des minorités et des droits de l’homme. Israël est à l’origine un État moderne, sécularisé dans ses fondements, multiconfessionnel dans les faits, porteur d’un universalisme juif singulier. La tension entre cet héritage et les tentations particularistes traverse aujourd’hui la société israélienne.
Comment l’expliquez-vous ?
Le cœur de la bataille est là. L’État d’Israël s’est construit autour d’une doctrine fidèle à l’universalisme. Certes, il y a des radicaux qui s’y opposent en revendiquant un pays exclusivement juif fondé sur une lecture littérale de la Bible. Mais précisément, la Bible n’est pas un manuel politique. Elle met en scène la tension permanente entre le prophète, le juge et le roi. Séparer ces pouvoirs est essentiel ; leur confusion annonce souvent la catastrophe. Il existe une lecture juive profonde de l’universalisme et des droits de l’homme, fidèle à l’esprit des origines.
Que peut être l’avenir d’Israël ?
Son avenir passe par le dépassement de ces contradictions stériles. Il faut réaffirmer un universalisme juif authentique : démocratie, droits, ouverture, tout en assumant la nécessité vitale de l’identité et de la survie du peuple juif. La Bible est un texte riche parce que ce livre est pluriel, traversé par une polyphonie qui lui est immanente. Elle doit inspirer, non dicter au sens littéral.
Un jour, la paix ?
Oui, rien de durable ne se construira sans un horizon de paix. Ce mot peut sembler utopique aujourd’hui. Peut-être l’est-il. Mais en ce cas, la question qui se pose est celle de savoir comment une utopie peut cesser d’en être une pour s’ancrer dans la réalité. Face à cette interrogation, l’enjeu est de réfléchir non de façon abstraite, mais aux conditions de possibilité de l’idéal de paix, puis à ses conditions concrètes d’effectivité.
La critique d’Israël se mêle d’antisémitisme ?
Les juifs de France et d’Europe ont été brutalement confrontés à cette question au cours des trois dernières années : y a-t-il un avenir pour le judaïsme ici ? L’explosion des actes antisémites a été un choc. À côté de l’antisémitisme d’extrême droite qui persiste, un autre antisémitisme, souvent venu de l’extrême gauche et déguisé en antisionisme, s’est banalisé ici et là sans susciter la condamnation unanime nécessaire. Les digues morales ont sauté.
Tout comme les juifs peinent à critiquer publiquement Israël ?
Pas plus que les Italiens, les Corses, les porteurs de lunettes ou les mangeurs de chocolat, « les Juifs » n’ont jamais parlé de façon univoque. Nombreux sont ceux qui critiquent Israël, même avant la naissance de cet État ! Et personne n’a jamais dit qu’il était interdit ou antisémite de porter un regard critique sur la politique israélienne. Un regard critique n’est jamais problématique. Ce qui confine à autre chose, c’est de vouer une haine ontologique à une société.
Propos recueillis par Valérie Lecasble
(*) Nathan Devers – Aimer Jérusalem, Gallimard, 429 pages



