Sarkozy : la chute morale d’un président

par Valérie Lecasble |  publié le 10/04/2026

La comparution en appel de l’ancien chef de l’État a été pour lui l’occasion de balancer ses plus proches collaborateurs et amis. Jusque-là crânement offensif, il fait désormais peser toute la responsabilité sur Claude Guéant et Brice Hortefeux, dans une ultime tentative de se disculper. Après la faute, le déshonneur.

L'ancien président Nicolas Sarkozy quitte le tribunal de Paris le 23 mars 2026, lors d'une pause dans le cadre de la deuxième semaine de son procès en appel. Il est accusé d'avoir sollicité un financement libyen pour sa campagne présidentielle de 2007. (Photo Alain JOCARD / AFP)

C’est vrai qu’il risque gros, Nicolas Sarkozy. Avant même l’ouverture de son procès en appel à Paris, nous l’écrivions dans nos colonnes, il était inquiet.

Tout avocat pénaliste d’expérience sait qu’il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de faire appel d’une condamnation en première instance, en l’occurrence cinq années de prison ferme avec exécution provisoire, parce qu’en appel, toute la procédure reprend à zéro et si le dossier est mal ficelé, la peine risque d’être alourdie.

Un appel à quitte ou double

Seulement voilà, Nicolas Sarkozy s’est toujours comporté ainsi. Qu’une adversité advienne, ce n’est jamais de sa faute mais forcément celle des autres. On se souvient de sa phrase, restée célèbre, lancée en février 2008, au début de sa présidence, au Salon de l’agriculture, à quelqu’un qui refusait de lui serrer la main : « Casse-toi alors, pauvre con ». Tout un symbole… Celui qui lui résiste, forcément, est un con.

Tout au long de son quinquennat, et depuis, lors de ses multiples affaires judiciaires (les écoutes, Bygmalion et les autres…), il n’a cessé d’être en conflit avec les juges. Trop laxistes, pense-t-il, et responsables de l’absence de sécurité dans le pays, et même de la violence dans certains quartiers de banlieue qu’il voulait « nettoyer au Kärcher », dès son élection en 2007.
Alors, cinq années de prison ? Impensable pour quelqu’un de sa trempe. Il décide d’ailleurs de transformer les 20 jours qu’il y a passés en succès médiatique et financier avec la publication de son livre « Journal d’un prisonnier », qu’il a vendu à 200 000 exemplaires, sa revanche à lui.

Il fait appel, forcément. Sur le thème : comment les juges ont-ils pu le condamner, eux qui ne disposaient d’aucune preuve de sa culpabilité, avait-il alors scandé. Toujours invincible…
Personne ne peut se réjouir de voir un ex-président de la République en prison et l’on imagine que, pour un tel homme, c’est un calvaire.

Mais aujourd’hui seulement, il mesure qu’un appel, c’est risquer son avenir à quitte ou double : de la relaxe à l’alourdissement de la peine. Depuis qu’il a tâté de la prison, il a pris conscience de l’enjeu et c’est une tout autre personne qui comparaît depuis la mi-mars.

Guéant et Hortefeux mis en cause

Face au danger, Nicolas Sarkozy baisse pavillon pour la première fois de sa vie. Il change de ton et de tactique. Au lieu de nier en bloc toute culpabilité, il charge ses proches. Il a été condamné pour association de malfaiteurs ? Ce seront donc les autres les malfaiteurs, et non lui.

Pendant quatre jours, du 6 au 9 avril, il est contraint de répondre au redoutable interrogatoire d’Olivier Géron, le roué président de la cour d’appel de Paris. Il décrit un Claude Guéant, son directeur de cabinet, hors de son contrôle. Lui, Nicolas Sarkozy, président de la République, aurait tout ignoré des agissements de son plus proche collaborateur. Il ne serait pour rien dans l’exfiltration de Bechir Saleh, l’argentier de Kadhafi, depuis la Libye jusqu’en Afrique du Sud, après un transit par la France où il a été reçu à six reprises à l’Élysée. Ceci, en présence d’Alexandre Djouhri et parfois de Ziad Takieddine, douteux intermédiaires dont le Tout-Paris bruissait déjà des rumeurs de leurs turpitudes. Il ignorait aussi que, par un soudain appât du gain, attribué plus tard au décès de sa femme, Claude Guéant avait loué un coffre-fort si énorme qu’il y tenait debout. Et comment aurait-il pu deviner qu’avec un demi-million d’argent libyen, Guéant s’était acheté un appartement dans les beaux quartiers parisiens, sans oublier des tableaux dont l’origine des fonds reste inexpliquée, contrairement à la montre à 11 300 euros que lui avait offerte Djouhri.

Si Claude Guéant avait dépensé au cours de son quinquennat 118 000 euros en liquide pour ses dépenses courantes et distribué 325 000 euros de cash à ses enfants, cela relevait, assure Nicolas Sarkozy, de sa vie privée et familiale. Enfin, il ne se souvient pas non plus que celui-ci a effectué quatre voyages en Libye quand lui-même affrontait la crise financière de 2008. « Je ne vais pas balancer », répondra plus tard, énigmatique, Claude Guéant à sa fille sur son téléphone qui était sur écoutes. Sans savoir alors que… c’est son chef qui, un jour, le balancera.

Tout comme Sarkozy lâchera son fidèle ami Brice Hortefeux qui n’aurait pas dû, selon lui, se faire piéger par Ziad Takieddine pour négocier en 2005 en Libye le financement de sa campagne présidentielle avec Abdallah Senoussi, condamné pour avoir commandité l’attentat du DC-10 qui a tué 170 personnes.

En conclusion, le 9 avril, Nicolas Sarkozy regrette les propos qu’il a lui-même tenus après sa condamnation, lorsqu’il s’estimait la cible d’une « haine sans limite », invoquant pour sa défense « l’état de choc » dans lequel il se trouvait alors.

Un procès jusqu’au 3 juin

N’en jetez plus. En même temps que sa morgue, Nicolas Sarkozy a laissé son courage au vestiaire dès les premiers jours de son procès prévu pour durer jusqu’au 3 juin, avec un jugement attendu le 30 novembre. Un long chemin où il sait qu’en plus de l’association de malfaiteurs, il devra répondre de corruption passive, financement illégal et recel de détournement de fonds. De quoi nous réserver de multiples rebondissements dans la chute aux enfers d’un président.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique