Offenbach : des cochons très fréquentables
Valérie Lesort met en scène La Vie parisienne d’Offenbach au Châtelet avec la troupe de la Comédie-Française. On rit, on chante, on danse. Un tourbillon de plaisir !
Au Théâtre du Châtelet (heureusement climatisé !), on plonge dans La Vie parisienne, succès planétaire du génial Jacques Offenbach. Allégresse absolue lorsque le rideau se lève sur le quai de la gare Saint-Lazare où Gardefeu et Bobinet, dandys rivaux, attendent Métella, leur dernière conquête. Précieux ridicules, ils s’invectivent avant de réaliser que la belle infidèle débarque du train, flanquée de son protecteur, un vieux banquier ventripotent. Humilié mais plein de ressources, Gardefeu décide alors de changer son fusil d’épaule et de « chasser chez les grands de ce monde en repeuplant le faubourg Saint-Germain ». Un baron passe. Il est suédois, sa baronne aussi. Gardefeu se fait passer pour un guide afin de leur faire visiter « la ville splendide ».
Une mise en scène audacieuse au Châtelet
Et la satire déjantée visant à se moquer des touristes qui affluent à Paris pendant l’Exposition universelle démarre sur les chapeaux de roue. Effet visuel étonnant, tous les personnages masculins sont affublés de prothèses animalières : groins démesurés, oreilles de cochon et queues en tire-bouchon. Tous ? Tous. En zoomant sur le porcin Raoul de Gardefeu, et bien qu’il chante et parle du nez, on reconnaît soudain Benjamin Lavernhe. Stupeur ! Oui, ce même Lavernhe qui, il y a trois mois, ferraillait contre les Maures en tentant de venger son père et d’épouser Chimène, saute sans transition des alexandrins (ardus) de Corneille aux facétieuses pirouettes de l’opérette. Ce type sait décidément tout faire.
Tous les acteurs de la Comédie-Française sont d’ailleurs multitâches. Car c’est Christian Hecq qui interprète le rôle du touriste scandinave que Raoul va plumer. Hecq, phénomène comique du Français, sorte de cartoon vivant, a son fan-club. Où qu’il aille, quoi qu’il joue en se désarticulant façon Robert Hirsch, les spectateurs l’ovationnent. Lorsqu’il entonne le fameux « Je vais m’en fourrer jusque-là », la salle est en délire.
C’est parti pour deux heures de bonheur virevoltant. Le parti pris de la metteuse en scène Valérie Lesort est assez tonique. Indifférente aux diktats du wokisme, elle intègre le petit monde parisien de la Belle Époque dans une basse-cour anthropomorphique. Les hommes ? Des porcs. Les femmes ? Des cocottes. Bestiaire binaire mais tordant. La costumière Vanessa Sannino a enserré la demi-mondaine, la gantière, la baronne et les domestiques dans de sublimes robes-cages à faux-culs, guêpières et bottines lacées, leurs têtes surmontées d’aigrettes ou de plumes de cygne. Elles caquètent, gloussent et picorent tandis que les hommes grognent, crissent et couinent. Le résultat ébouriffe. En osant, en choquant, Valérie Lesort fait surtout preuve d’une parfaite connaissance du livret de Meilhac et Halévy puisque, dans leur texte, on note des dizaines d’occurrences des termes « poulette », « cocotte », « poussin », « porcelet », « cochon ». Fidèle, elle traduit sans trahir.
Offenbach retrouve tout son éclat
Le Second Empire n’est guère féministe, mais Offenbach accable aussi les mâles dominants abusant de leur pouvoir et de leur fortune. Et si les grivoiseries abondent, notons qu’elles sont toujours émaillées de subjonctifs imparfaits. Le monde du vaudeville carbure à la farce. Labiche, Courteline et Feydeau triomphaient au même moment avec les mêmes ressorts comiques, la musique en moins. Ici, tout enchante : le solo du Brésilien millionnaire, les prouesses vocales de la pensionnaire Marie Oppert, le French cancan de la troupe, la chanson de la veuve du colonel, la reconstitution du Grand Hôtel et du Café Anglais. La folie lyrique de la Belle Époque est de retour au Châtelet. Son faste, son insouciance et son humour, aujourd’hui comme hier, euphorisent la vie parisienne.



