Opéra Bastille : une Traviata 2.0 qui décoiffe

par Élizabeth Gouslan |  publié le 26/06/2026

Il fallait oser relooker Violetta en influenceuse et transformer La Traviata en opéra des réseaux sociaux. Simon Stone relève le défi avec une insolence réjouissante, sans jamais trahir Verdi. Une audace qui fait mouche.

Capture d'écran du trailer de LA TRAVIATA de Giuseppe Verdi à l'Opéra Bastille

La « dévoyée », on la connaît par cœur. Emblème absolu de la demi-mondaine attachante, ravissante et phtisique, dont Alexandre Dumas fils a tiré un roman larmoyant, La Dame aux camélias, avant de transposer les malheurs de Marguerite Gautier sur scène. Le triomphe est tel que Giuseppe Verdi tient à assister à une représentation à Paris en 1852. Un an plus tard, il crée, en modifiant quelques éléments narratifs et les noms des personnages, le somptueux opéra La Traviata.

Au XIXᵉ siècle, la Marguerite de Dumas fils, en robe de taffetas pourpre, est alanguie sur le sofa de sa chambre, croulant sous les fleurs et les prétendants. La Violetta de Verdi aussi. Pendant plus d’un siècle, décors et costumes du Second Empire seront reproduits avec une fidélité scrupuleuse. Puis un jeune metteur en scène australien arrive et chamboule tout. Indifférent aux anachronismes, et plus encore au scandale potentiel, Simon Stone déboulonne la statue de La Traviata. Il estime que sa Violetta 2.0 doit s’adapter aux mœurs de son époque. Vêtue par Dior et Prada, moulée dans des minirobes lamées et juchée sur des stilettos, elle n’est plus une cocotte mais une influenceuse, un job qui peut rapporter gros aux jeunes femmes créatives et débrouillardes.

Voilà comment le spectateur découvre, éberlué, de gigantesques panneaux reproduisant des captures d’écran, des textos avec émojis et même le compte bancaire — à découvert — de Violetta. Insolite. Au lieu de se rendre avec son protecteur dans des réceptions huppées, la coquette écume la Fashion Week en compagnie de la jeunesse dorée, acceptant même — célébrité oblige — d’offrir des selfies à ses followers subjugués. Financièrement indépendante, Violetta vend des rouges à lèvres, des parfums et des médicaments sur son compte Instagram, qui cartonne. Ce n’est pas tout. Lorsque la fête est finie, la youtubeuse déambule seule, à l’aube, dans les rues de Paris, sous les arcades de la rue de Rivoli, devant la statue de Jeanne d’Arc, avant de croquer un kebab dans un food truck de Barbès et — blasphème suprême — de fumer une blonde.

Tout chambouler sans rien trahir

Shocking ? Pas vraiment. On rit beaucoup, on s’indigne parfois, mais surtout on s’émerveille de l’audace de Simon Stone, tout en constatant qu’aucune entorse au livret ni à la musique n’a été commise. La Traviata — transposée à l’ère des réseaux sociaux ou conservée dans son jus rococo — demeure le plus charmant et le plus mélodieux des opéras, celui dont chacun connaît les duos par cœur.

Ici, l’héroïne possède le charisme de la radieuse soprano sud-africaine Pretty Yende. Elle est entourée de pointures et les musiciens sont éblouissants. Que penseraient Dumas fils et Verdi de cette uchronie ? Le premier s’inspira de sa liaison avec la courtisane Marie Duplessis pour écrire son récit. Quant au second, il vivait en concubinage avec la célèbre cantatrice Giuseppina Strepponi lorsqu’il composa La Traviata. Leur seul credo : le talent et la passion. S’ils pouvaient assister à cette folie visionnaire, nul doute que ces deux fêtards, dévoyés et géniaux, entonneraient en chœur, coupe de champagne à la main : « Buvons, buvons, buvons à l’amour ! »

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure