Hongrie : la bataille pour l’Europe
Dimanche, les dirigeants de l’UE auront les yeux braqués sur la Hongrie. Les élections législatives pourraient être celles du changement et de l’ouverture européenne.
Tous les sondages vont dans le même sens : Victor Orban est à la peine face à son challenger Péter Magyar. Le premier brigue un quatrième mandat après avoir été réélu trois fois depuis 2014, le second est l’outsider de centre droit qui prône une politique europhile et un soutien financier à l’Ukraine.
La personnalité des deux leaders principaux, les thèmes abordés, la violence sur les réseaux sociaux : les Hongrois ont rarement vécu une campagne aussi intense avec des adversaires aussi déterminés.
Une campagne sous tension
Dans toutes ses interventions, Victor Orban n’a pas manqué une occasion d’accuser Péter Magyar d’être une marionnette entre les mains de Zelensky et de Bruxelles. Sur les réseaux sociaux, son parti – le Fidesz – a fait circuler des vidéos créées par de l’intelligence artificielle faisant croire qu’en cas de victoire de Péter Magyar, les Hongrois seraient enrôlés de force pour aller combattre contre la Russie. Il y en a eu bien d’autres. Ainsi, le Washington Post a révélé que les services de renseignement russes ont mis au point une opération visant à simuler une tentative d’assassinat contre Orban. Objectif : placer le scrutin de dimanche sur le terrain de la sécurité intérieure.
Victor Orban a pris soin d’éluder son bilan économique. Le pays bat des records d’inflation avec un chômage en hausse et des investissements au point mort. Une partie du problème est liée à la guerre, ou plutôt à la posture adoptée par Orban qui ménage Poutine : la Hongrie reçoit peu de subventions de la part de l’UE.
Enfin, les marchés ont envoyé des signaux sans ambiguïté : plusieurs entreprises détenues par des proches du Premier ministre ont subi de lourdes pertes à la Bourse de Budapest. Parmi elles, un transporteur routier, une société de télécommunication et la MBH Bank, qui avait consenti un prêt à Marine Le Pen pour financer sa campagne présidentielle en 2022.
Péter Magyar, l’ascension fulgurante
Péter Magyar, le challenger d’Orban, a pris le contre-pied du sortant en menant une campagne par le bas. Il a évité d’évoquer les questions internationales, en choisissant de parler de la vie quotidienne avec un certain talent via les réseaux sociaux. Dans ses discours, il a concentré ses piques sur la corruption du système mis en place par Orban, sur son contrôle des médias et sur la justice.
Péter Magyar a dominé cette campagne et c’est pour lui une ascension fulgurante. Ce quadragénaire au profil sportif est un ancien cadre du Fidesz. Longtemps, il a été administrateur de grandes sociétés publiques et, par ailleurs, l’époux de l’ex-ministre de la Justice Judit Varga. Autant dire un homme du sérail qui connaît les rouages du système Orban.
Tout bascule en 2024 : Magyar démissionne de ses fonctions, divorce de Judit Varga, quitte le Fidesz, fonde sa propre formation dissidente, Tisza, « le Parti respect et liberté ». Ce n’est pas, au sens strict, une rupture idéologique. Il concentre ses critiques sur la corruption du parti au pouvoir. Sur le plan politique, il reste un conservateur sur les questions de société, y compris sur l’immigration dont il réclame le contrôle le plus ferme possible. Il entend siphonner les voix des électeurs déçus par le Fidesz et attirer à lui les conservateurs europhiles.
En moins de deux ans, Péter Magyar est parvenu à bousculer l’hégémonie d’un homme, Victor Orban, qui a érigé son pays en modèle de système politique illibéral. Une référence pour toutes les formations populistes d’Europe, comme le prouve le passage de Marine Le Pen à Budapest, venue soutenir son allié de toujours le 23 mars dernier.
Un scrutin décisif pour l’Europe
Si Péter Magyar part dans ce scrutin en position de force, c’est également que la classe politique veut, elle aussi, tourner la page. Plusieurs formations ont ainsi choisi de se retirer de la course pour consolider la dynamique politique qui accompagne la montée en puissance de Tisza. Au final, il n’y aura que cinq partis en lice dimanche dans les isoloirs de Hongrie.
Au cours de cette campagne, Orban a souvent mentionné la guerre en Ukraine. Il voulait faire oublier l’intense guérilla qu’il a conduite pour entraver le soutien de l’Union européenne à Kiev. « L’argument était toujours le même, souligne le politiste Jacques Rupnik, il disait : je suis l’homme de la paix, je ne vais pas ajouter de la guerre à la guerre. » Mais les Hongrois n’écoutent plus Orban lorsqu’il veut faire croire que l’Ukraine est une menace pour leur pays, pas davantage lorsqu’il prétend que Zelensky est un ennemi.
Le vote de dimanche devrait, en toute hypothèse, affirmer l’attachement des Hongrois à l’Europe. Un tournant politique à Budapest ira de pair avec la fin du blocage comme arme politique systématique. « La bonne nouvelle pour l’Ukraine sera la levée du veto sur l’aide de 90 milliards de dollars à Kiev », reprend Jacques Rupnik, qui nuance aussitôt son propos : « cela ne signifie nullement qu’un éventuel gouvernement avec Péter Magyar à sa tête serait disposé à soutenir directement une aide militaire à l’Ukraine ».



