OTAN : pourquoi Trump se rapproche des Européens
À Ankara, le président américain a promis à l’Ukraine de lui céder la licence de fabrication des batteries anti-aériennes Patriot. Accalmie dans la guérilla contre l’Europe ?
Tout a commencé à la manière de Trump. Mercredi 8 juillet, le patron de la Maison Blanche a démarré sa journée à Ankara en se disant très « déçu par l’Otan ». Il a tenu une conférence de presse avec le président turc Erdogan, son « ami » et « un dirigeant très fort », pour souligner d’emblée qu’il ne serait pas venu si cette rencontre avait été prévue dans un autre pays.
Un sommet marqué par les critiques de Donald Trump
Comme toujours, la première salve du milliardaire républicain était dirigée contre ses alliés, pour rappeler qu’ils ont refusé de le suivre dans sa guerre contre le régime iranien. Second point de friction : le Groenland. Le blocage de son entreprise impériale lui est resté en travers de la gorge. Il a souligné que cette affaire avait nui à ses relations avec l’Otan et affiché son mépris envers le Danemark, qui « ne dépense pas d’argent pour aider véritablement le Groenland ».
Les navires russes et chinois, dit-il, encerclent les États-Unis, ajoutant que ses alliés « n’ont pas voulu en entendre parler alors que nous dépensons tant d’argent pour les aider face à la Russie ». Lors des discussions préliminaires de 2025, la Maison Blanche voulait disposer d’un droit permanent pour positionner des troupes et de la possibilité d’exploiter à sa guise les ressources minières du Groenland.
En un an, le paysage a changé pour l’Otan. À pareille époque, lors du sommet de La Haye de 2025, l’organisation transatlantique paraissait encore sidérée, confuse, ne sachant comment réagir vis-à-vis des coups de boutoir de l’administration Trump.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’amadouer Donald Trump. Les alliés ont apporté la preuve que ses menaces de divorce ont été entendues. Les faits sont là. La plupart des 32 membres de l’organisation ont considérablement augmenté leur budget de défense. Sur la décennie écoulée, Européens et Canadiens ont dépensé quelque mille milliards d’euros pour développer leurs capacités de défense. Des pays comme la Pologne et les Pays baltes dépensent chaque année 5 % de leur PIB pour renforcer leur armée, et l’Allemagne prévoit d’y consacrer 3,5 % en 2029, la France 2,5 % en 2030.
Le tournant du sommet d’Ankara
Puis, aux dernières heures du sommet d’Ankara, Trump a changé de pied. Une réunion clé a eu lieu ; elle a duré trois heures. Les alliés s’étaient concertés en amont : ils ont ouvert la séance en réaffirmant solennellement les principes stipulés par l’article 5, « ce pacte des mousquetaires » sur lequel repose l’architecture de l’Otan. L’organisation a donc réitéré son attachement à la clause d’assistance mutuelle entre tous ses membres avec l’assentiment clair et net du patron de la Maison Blanche. Après les menaces de Trump d’un retrait complet de l’Otan, on revient de loin. Le Pentagone avait pourtant annoncé en mai le départ de 5 000 soldats américains d’Allemagne. Plus tard, on a appris qu’un déploiement équivalent était prévu en Pologne.
À l’issue du sommet, les participants ont même eu un « moment ukrainien ». À la sortie de la rencontre Zelensky-Trump, ce dernier annonçait : « Nous allons vous donner une licence pour fabriquer des Patriot. » Depuis des mois, le président ukrainien faisait pression sur les États-Unis pour se faire livrer en grande quantité ces intercepteurs, seuls capables de faire exploser en vol les missiles balistiques russes.
Le ciblage de Moscou sur les villes ukrainiennes est très intense ces dernières semaines et l’administration Trump faisait la sourde oreille. Washington et ses alliés, expliquait-elle, ont beaucoup utilisé de « Patriot » pour déjouer les attaques de missiles iraniens et les stocks sont dégarnis.
Le soutien européen à l’Ukraine se renforce
L’annonce de Trump n’est pas tout à fait un virage à 180° ; quelque chose qui pourrait mettre en colère Vladimir Poutine. La cession des licences est une solution pratique pour se débarrasser d’un problème. Les Ukrainiens disposent déjà d’un grand nombre de batteries de lancement, mais il leur faudra du temps pour fabriquer ces missiles dont la technologie est sophistiquée. Trump a d’ailleurs eu le mauvais goût d’ajouter ce commentaire à l’adresse de Zelensky : « De cette façon, vous ne pourrez pas vous plaindre qu’on ne vous en fournit pas assez. »
Pour faciliter l’opération, les États européens de l’Otan et le Canada ont pris l’engagement de consacrer 70 milliards d’euros en équipements et en formation militaires pour l’Ukraine ; une seconde tranche du même ordre sera versée en 2027, soit, au total, 140 milliards d’euros sur deux ans. Les pays membres de l’Union européenne (23 d’entre eux sont membres de l’Otan) se sont déjà engagés à prêter à Kiev 60 milliards d’euros pour l’année en cours et la même somme pour l’année suivante. Ces fonds européens serviront, entre autres, à financer la fabrication « sous licence » américaine des missiles Patriot. Depuis 2025, le soutien financier de l’Europe a pris le relais de l’aide américaine.
L’accalmie relative de Trump vis-à-vis des Européens n’est peut-être qu’un moment. Prudence, car le milliardaire républicain nous a habitués à de spectaculaires volte-face. Évoquant l’intense guerre des drones conduite par Kiev sur la Crimée et les raffineries russes, Trump a toutefois admis que ces frappes pouvaient hâter la fin du conflit.
Enlisé dans une guerre sans fin en Iran, ayant perdu l’appui électoral d’une partie de sa base MAGA, il revient à l’affaire ukrainienne, comme au début de son mandat. Il a bien compris que son comparse du Kremlin ne lâcherait pas l’affaire. À Ankara, il a aussi pu constater la fermeté de l’engagement européen envers Zelensky. Face à deux crises majeures qui lui échappent totalement, Trump nous laisse-t-il entrevoir une légère accalmie dans sa guérilla contre l’Europe ?



