Pascal Dusapin, atonal et accessible
À l’occasion de la création mondiale de son concerto pour violon et orchestre, Pascal Dusapin dévoile les secrets de son travail, qui n’est pas conventionnel mais qui parle à tous.
Central. Non pas comme un terminus, une gare, un pilier. Plutôt comme un homme qui depuis cinquante ans – oui, nous y sommes cette année – travaille, travaille, travaille, indifférent à la rumeur académique, et finit par imposer sa musique. Bien sûr, on ne siffle pas ses mélodies dans la rue, comme autrefois se fredonnaient les chansons de Vincent Scotto. Mais sa musique est là, bien présente. Elle occupe l’avant-scène sans faire fuir, atonale et dissonante certes, mais chaleureuse, accueillante. Pascal Dusapin fera entendre, en première mondiale, un concerto pour violon et orchestre intitulé « Flying River » à la Fondation Louis Vuitton (*). Rencontre avec un créateur en pleine action.
« Les gens qui me scrutent et cherchent à savoir d’où je viens, qui je suis, dans quelle direction je regarde, me posent toujours les mêmes questions, constate avec humour Pascal Dusapin. Pour dire le vrai, je ne suis pas narcissique au point de m’interroger sur mon œuvre et les paysages qu’elle traverse ; d’ailleurs, est-ce à moi de le faire ? J’ai reçu des influences, aimé certains compositeurs mieux que d’autres, mais je n’en suis pas toujours conscient. Je crois que je ne remplis pas toutes les cases qui me sont présentées, je trace ma route sans regarder en arrière. »
Des influences littéraires et musicales
La plupart du temps, Pascal Dusapin fait jouer par des instruments classiques des œuvres qui ne le sont pas. Puisant dans la tradition symphonique ou l’opéra, construisant des partitions dites « de chambre » ou des solistes, il n’est pas conventionnel mais ne cultive pas non plus les abstractions pour le plaisir. « La création musicale est pour moi fondamentale, résume-t-il. Sans elle, je ne pourrais pas exister, du moins d’une manière humaine. » À partir de là, nous pouvons citer deux références.
D’abord Flaubert. Par sa correspondance, en particulier ses passages les plus intimes avec Louise Colet, George Sand, l’écrivain a permis au jeune Dusapin de comprendre que la grâce ne suffit pas, que l’art est avant tout le fruit d’une exigence vis-à-vis de soi-même. La seconde référence est Yannis Xenakis (1922-2001). Étoile des années soixante et soixante-dix, immense compositeur ayant exercé d’abord le métier d’architecte, il fut sans conteste le maître de notre interlocuteur. « Lui aussi était un travailleur acharné, souligne Pascal Dusapin. Il ne me demandait rien, ne me jugeait pas. En l’écoutant, en le regardant, je me suis autorisé à faire musique de tout, à partir d’une image, d’une forme. Aujourd’hui encore, je peux regarder un immeuble et deviner que je vais le traduire en musique. »
Une création mondiale à la Fondation Louis Vuitton
Chez Dusapin, l’art des sons s’abreuve à toutes les sources. C’est ainsi que cet artiste reste accessible, disponible. S’il aime citer Stravinsky, lequel affirmait qu’il faut se faire commander ce que l’on a envie d’écrire, il ne compte pas au rang des musiciens de cour. Sans doute a-t-il dû batailler ferme, autrefois, pour se faire connaître et reconnaître – que celui qui n’a jamais péché… – mais c’est par une capacité renouvelée, presque juvénile, à s’émerveiller qu’il suscite le désir des institutions musicales.
« Jamais je ne me suis habitué à ce que l’on joue mes œuvres. Chaque fois que je suis devant un soliste, un orchestre symphonique, ou bien des chanteurs, je n’arrive pas à croire qu’ils me jouent ; je suis ébloui comme un enfant, convaincu que la machine orchestrale est une des plus belles inventions de l’humanité. »
Le 20 et 21 mars, la Fondation Louis Vuitton ouvrira les portes de son amphithéâtre de bois, de verre, enveloppé d’un plan d’eau. Le violoniste Daniel Lozakovich, accompagné par l’orchestre Utopia – formation imaginée et dirigée par Teodor Currentzis et qui tient son nom du fait qu’elle réunit des musiciens de 28 nationalités – jouera « Flying River ». Qu’entendrez-vous ? Bien sûr une œuvre inédite. Mais encore ? Mystère et boule de gomme. Avec Pascal Dusapin, la musique prend toujours la clé des champs.
(*) Création mondiale de « Flying River », concerto pour violon et orchestre de Pascal Dusapin, les 20 et 21 mars 2026. Réservations www.fondationlouisvuitton.fr



