Pour maîtriser l’IA : le Plan

par Laurent Joffrin |  publié le 05/04/2026

La révolution de l’intelligence artificielle qui commence ne saurait être laissée aux seules forces aveugles du marché. Seule la restauration d’une planification souple et démocratique permettra à la société de maîtriser son avenir.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

La plupart des études convergent : en quelques années, l’IA aura pour les salariés français le même impact que les métiers à tisser sur le sort des Canuts ou celui de l’imprimerie sur celui des moines copistes du Moyen Âge. Dernière en date, rapportée par Le Monde : l’enquête de la Coface, organisme spécialisé dans l’assurance du commerce international, réalisée métier par métier. Il en ressort que l’IA provoquera la disparition de 20 à 30 % des postes dans toutes sortes de professions, pouvant toucher quelque cinq millions de salariés.

Un choc technologique majeur pour l’emploi

Cette numérisation accélérée est fondée sur la multiplication des « agents IA », ces logiciels professionnels intelligents et évolutifs capables d’effectuer les tâches aujourd’hui dévolues à des diplômés de rang intermédiaire. Nouveauté : les salariés concernés seront surtout des travailleurs intellectuels, dont les tâches cognitives relativement complexes risquent fort d’être prises en charge par des « agents IA » qui les réaliseront plus vite pour beaucoup moins cher. Autrement dit, ce nouveau bouleversement numérique aura sur la classe moyenne un impact équivalent à celui de la révolution industrielle sur la classe ouvrière. Et comme ces emplois sont souvent occupés par des salariés en début de carrière, qui grimpent ensuite les échelons, les jeunes diplômés des prochaines années seront confrontés à un marché du travail qui n’aura pas besoin d’eux.

Les pessimistes prédisent dès lors une raréfaction brutale des emplois dans l’économie, tandis que les optimistes prophétisent une « économie de l’abondance » où d’autres emplois viendront remplacer ceux qui seront supprimés par l’augmentation rapide de la productivité. Mais, dans les deux cas, l’ampleur du choc est telle que ses conséquences dépasseront largement le marché du travail. Elles bouleverseront le secteur de l’énergie, la lutte pour le climat, le pouvoir dans le monde du travail, l’information, la culture, l’indépendance industrielle ou la politique de défense. Autrement dit, la nation tout entière, dans sa prospérité, son autonomie, son équilibre social, son identité culturelle ou ses rapports de pouvoir.

Planifier pour maîtriser la révolution de l’IA

Dès lors, deux voies s’ouvrent au pays : laisser le marché décider de tout, quelle que soit la brutalité ou l’injustice des changements à venir, ou bien s’efforcer d’organiser la maîtrise de cette révolution par la société. Et si l’on choisit la seconde, il y faut de toute évidence un outil puissant de planification démocratique qui permette d’anticiper les transformations et de les orienter pour le bénéfice de tous.

C’est ainsi que revient en force cette vieille idée de la gauche, le Plan, avec des modalités d’exercice nouvelles : non pas une planification verticale et obligatoire qui a démontré son inanité dans les anciens régimes communistes (aujourd’hui en Corée du Nord ou à Cuba), mais un mécanisme d’itération démocratique fondé sur des prévisions partagées et sur l’action des gouvernants représentatifs et d’un Parlement souverain, appuyés sur de vastes mécanismes d’élaboration et de discussion collective. Refuser cette stratégie au nom du libéralisme économique, c’est prendre le risque de voir naître une sorte de totalitarisme « soft » dominé par de grands groupes numériques internationaux qui placeraient les citoyens sous la férule de leur cupidité et laisseraient les États démocratiques impuissants.

Laurent Joffrin