Pourquoi le RN peut gagner
L’excellent opuscule du politologue Pascal Perrineau pour la Fondapol explique la dynamique électorale du Rassemblement national et fait comprendre à quel point il sera difficile pour un candidat, quel qu’il soit, de s’imposer face à lui.
Longtemps cantonné au rôle de parti de « protestation », le Rassemblement national est devenu un parti « dominant ». C’est à cette effrayante démonstration que se livre Pascal Perrineau, le politologue qui connaît le mieux, depuis le plus longtemps, la dynamique du RN en France.
Les Français sont en colère, nous dit-il, et ils veulent changer de système politique. Ce qu’ont exprimé de façon jusqu’au-boutiste, avec des relents de complotisme, les victimes des incendies de Gironde qui ont accueilli Sébastien Lecornu par des huées. De quoi alimenter encore le vote RN déjà si puissant en France.
Du Front national au parti dominant
Le mouvement vient de loin. Aux élections européennes de 1984, sous François Mitterrand – qui s’en sert pour affaiblir la droite traditionnelle –, le Front national franchit pour la première fois le seuil psychologique de 10 % des voix. Le score crée un choc dans l’opinion et les Français prennent conscience du danger. Pour la grande majorité d’entre eux, le FN reste un parti d’extrême droite infréquentable, ce qui va contenir son avancée électorale. Pendant trente ans en effet, les outrances de Jean-Marie Le Pen incitent une France qui se porte à peu près bien à laisser le pouvoir aux partis traditionnels dans une alternance classique gauche-droite.
En 2011, Jean-Marie Le Pen passe le flambeau à sa fille Marine, qui modifie sa stratégie. Alors démarre la progression infernale qui mettra quinze ans plus tard le RN aux portes du pouvoir.
Le changement de style et de ton de la fille qui a rejeté le père élargit le cercle de ses électeurs. Dès sa première candidature, en 2012, Marine Le Pen décroche un score de 17,9 % et près de 6,5 millions d’électeurs. En 2017, elle recueille 7,5 millions (21,3 %) de voix, et 8,1 millions (23,2 %) en 2022.
L’envolée survient lors des élections législatives de juin 2024 où le Rassemblement national casse la baraque avec 10,6 millions de votes, un raz-de-marée qui aurait entraîné l’arrivée massive des députés RN à l’Assemblée nationale si l’accord électoral de toute la gauche (Nupes) puis le front républicain ne l’avaient empêchée. Déboussolés par la dissolution, exaspérés par Emmanuel Macron, les Français ne croient plus en rien ni en personne et basculent dans le populisme d’autant plus aisément que la « stratégie de la cravate » adoptée par les députés RN depuis deux ans l’a respectabilisé, et contraste singulièrement avec la radicalité de La France insoumise.
Le constat devient implacable : des années Mitterrand à la dissolution, le RN avait gagné 2,5 millions d’électeurs en trente ans ; il a presque doublé la mise à + 4,2 millions de votes sur la très courte période des douze années qui séparent 2012 de 2024. Avec désormais un socle inamovible de 35 % des voix quel que soit son candidat, le RN est devenu le « parti dominant » en France, comme l’étaient les gaullistes et leurs alliés dans les années 1960 ou la gauche dans les années 1980. Ce que Pascal Perrineau dénomme un « catch-all party », « un parti attrape-tout », à l’image des formations qui, depuis les années 1950-60, avaient permis aux conservateurs et aux sociaux-démocrates d’élargir leur électorat grâce à une forme de dépolitisation, accompagnée d’une professionnalisation des élites politiques et d’une dépolarisation idéologique.
Les nouveaux électeurs du RN
Aujourd’hui, le même phénomène a pris des accents populistes avec des électeurs plus politisés, qui souhaitent changer le système. Pour comprendre cette folle accélération du vote RN, le politologue a choisi un panel de 2 444 électeurs dont il a étudié le comportement sur une période de sept ans, d’avril 2017 à juin 2024. Il les a classés en quatre catégories : les « hostiles », les « épisodiques », les « fidèles » et les « ralliés ».
La seule bonne nouvelle de cette étude est que 67,3 % d’entre eux, les « hostiles », n’ont pas une seule fois accordé leur vote au RN. C’est une population majoritairement féminine habitant les grandes villes, d’un haut niveau d’études et d’un milieu aisé. Plutôt bien dans leur vie, avec des revenus suffisants, intégrés, urbains, favorisés, ceux-là s’interdisent de céder aux sirènes du RN.
Les « épisodiques » et les « fidèles » constituent le cœur de l’électorat du Rassemblement national. Ils sont issus de milieux modestes, dans la force de l’âge, actifs et d’un niveau de diplôme peu élevé. Ils sont surreprésentés dans les couches populaires et ne parviennent pas à joindre les deux bouts. Ils se sentent marginalisés, voire exclus, et représentent une France en difficulté. On les trouve prioritairement dans le Grand Est, en Provence-Alpes-Côte d’Azur et dans les Hauts-de-France. Mais ils vivent aussi en Île-de-France, Bourgogne et Franche-Comté.
Quand les « épisodiques » s’agrègent au socle pérenne des « fidèles », le RN obtient 21 à 23 % des voix comme lors du premier tour des élections présidentielles de 2017 et 2022. Mais ce sont les « ralliés » qui provoquent le bond électoral du RN depuis 2024, lui faisant gagner plus de 10 points, de 23 % à 33 %. Leur profil est différent : ils ont plus de 65 ans, sont diplômés du supérieur, appartiennent aux classes moyennes et vivent plutôt dans les communes rurales. En cela, ils contredisent le profil social populaire et déclassé qu’on attribue le plus souvent au RN.
La colère, moteur du vote RN
Autrefois réticents à voter pour l’extrême droite, ces cols blancs, âgés et diplômés ont fait sauter les digues depuis juin 2024. Ils ont désormais le sentiment d’être touchés par des conditions de vie difficiles et par un déclin social, y compris lorsqu’ils appartiennent aux couches moyennes et supérieures. Ils sont rejoints en cela par les cadres du secteur privé où trois salariés sur quatre estiment que leur pouvoir d’achat a baissé ou stagné depuis cinq ans.
Les difficultés de la vie et la dépossession culturelle et sociale sont les vecteurs essentiels du ralliement au RN, nous dit Pascal Perrineau : il s’agit de ceux qui pensent vivre moins bien qu’avant, ne pas être respectés, qui éprouvent un sentiment de déclin et un déficit de reconnaissance sociale.
Voici pourquoi le RN poursuit son offensive vers l’électorat de droite traditionnelle : bourgeois, seniors, classes supérieures, entrepreneurs, tous devenus perméables au vote de protestation au fur et à mesure du recul de leur parti Les Républicains. L’inquiétude (80 %), la colère (68 %) et la confusion (67 %) amènent les Français à voter en faveur du Rassemblement national tandis que seulement 21 % d’entre eux conservent l’espoir en leur pays. Cette colère a permis au RN de toucher de nouvelles générations plus âgées, des milieux sociaux plus aisés et plus diplômés au sein d’une droite qui a délaissé LR mais aussi de certains électeurs de gauche, macronistes ou abstentionnistes. Marine Le Pen n’est plus l’épouvantail qu’était son père. Elle représente désormais une alternative politique dominante dans l’opposition.
Lequel de ses adversaires saura redonner l’espoir aux Français et les convaincre qu’il pourra inverser le déclin de la France qui les fait vivre moins bien qu’avant ? Là réside la clé de la présidentielle de 2027.



