Pourquoi l’Ukraine peut faire tomber Poutine

par Boris Enet |  publié le 30/06/2026

La guerre en Ukraine n’est plus ce conflit d’usure que beaucoup annonçaient. Les derniers développements montrent un rapport de force qui évolue plus vite qu’on ne le croit et pourrait rebattre les cartes bien au-delà des enjeux militaires.

Des automobilistes font la queue pour faire le plein dans une station-service Lukoil à Moscou, le 30 juin 2026. La Russie a imposé une série de restrictions sur la vente d'essence, alors que les frappes ukrainiennes contre ses raffineries, ses dépôts et ses infrastructures logistiques réduisent l'approvisionnement intérieur. (Photo Igor IVANKO / AFP)

Après des années d’une guerre meurtrière, au coût humain et matériel exorbitant pour les deux belligérants, l’hypothèse d’une issue victorieuse pour Kyiv a pris corps. Sans doute pas dans les quarante jours de l’ultimatum lancé par Volodymyr Zelensky à la Russie pour négocier, mais à relativement brève échéance, ce qui pourrait dessiner la fin de Poutine et de son dernier carré.

Poutine est coincé comme l’était Hitler après la bataille de Stalingrad. Il a abattu presque toutes ses cartes. Celles qui lui restent, en théorie — une frappe nucléaire dite tactique ou l’ouverture d’un nouveau front dans les Pays baltes, parfois évoquée par certains commentateurs — sont, en pratique, inenvisageables. Pékin, comme tous les autres « maîtres du monde », ne tolérerait pas la première ; les Européens répondraient à toute agression contre l’un des leurs.

La Russie a été ruinée, humiliée et sera bientôt vaincue par « l’opération spéciale » d’un petit tsar qui ne négociera pas parce qu’il ne le peut plus. Son régime lui-même ne tient qu’à un fil, et il le sait, malgré sa bulle sécuritaire. Il ne lui reste peut-être qu’à s’en remettre à la providence, lui, l’ancien du KGB devenu un dévot superstitieux et inquiet, à l’image du tsar Boris Godounov.

Aucun de ses alliés d’hier n’est désormais prêt à voler au secours de ce pestiféré de la scène internationale, à qui Trump lui-même tourne le dos. Il n’y a pourtant aucune fatalité dans ce désastre annoncé, seulement l’enchaînement logique d’événements que nombre d’experts autoproclamés en géopolitique auraient été bien inspirés d’analyser avec d’autres grilles de lecture et davantage de discernement.

Kyiv à l’offensive sur tous les fronts

Zelensky, invité d’honneur du dernier G7 à Évian, entouré de toutes les marques de respect et d’intérêt bien compris, l’image disait symboliquement tout du cours de la guerre. Sur le front, d’abord, où les forces ukrainiennes ont cessé de reculer pour reprendre l’initiative, tout en préservant leurs forces, depuis plusieurs mois déjà. En profondeur, ensuite, où les frappes visent désormais l’ensemble du territoire russe et ses infrastructures stratégiques, militaires et énergétiques. En Crimée, enfin, où les occupants russes subissent un blocus de fait qui provoque le départ de ceux qui en ont encore les moyens.

Qui ne se souvient des commentaires affirmant, avec assurance, que la Crimée resterait russe quoi qu’il arrive ? C’était oublier qu’une guerre juste n’est jamais une opération à somme nulle. Celui qui l’emporte retrouve, au minimum, ses droits, à commencer par son intégrité territoriale.

Viennent ensuite les conditions générales de cette guerre d’agression : la situation économique et l’état de l’opinion. Dans l’empire russe, l’économie est à genoux. Elle était déjà fragile au début de « l’opération spéciale ». Que représente le détournement de plus de 40 % de la production nationale vers l’effort de guerre sous la coupe d’une bureaucratie incompétente et corrompue, sinon une impasse ? De quoi « enrhumer » durablement la gouverneure de la Banque centrale, un temps présentée par le Kremlin comme souffrante pour expliquer son silence et sa disparition des radars.

Quant à l’opinion — si tant est que le mot conserve un sens dans une dictature —, non seulement à Moscou ou Saint-Pétersbourg, mais dans toutes les Russies, d’Europe, d’Asie ou du Caucase, elle ne peut plus ignorer les disparus ni le fait que la guerre se déroule désormais à proximité de son quotidien. Les panaches de fumée, la désorganisation des transports et les premières pénuries de carburant en témoignent. Et si la question n’était plus de savoir si Poutine sera renversé dans une logique de transition, mais quand son régime s’effondrera brutalement ?

L’Europe face au défi de l’après-guerre

La reconstruction de l’Ukraine, les réparations russes et la comparution de Poutine ainsi que de ses complices devant la Cour pénale internationale seront peut-être à l’ordre du jour plus vite qu’on ne l’imagine. La volte-face de Trump, rescapé d’une noyade politique dans le détroit d’Ormuz et désormais désireux d’ouvrir le marché de la reconstruction aux entreprises américaines, semble le confirmer.

Quant à l’Europe, elle est confrontée à un examen de conscience et à un bond en avant vertigineux, aux yeux de ceux qui cultivent encore cet esprit de défaite évoqué lors de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon.

Cette guerre n’aurait jamais dû avoir lieu si une riposte ferme, appuyée sur des moyens militaires crédibles, avait été opposée dès l’origine aux agissements de Poutine. Ensuite, les 450 millions d’Européens, avec quelques autres, ont une dette de sang envers la résilience et le combat des Ukrainiens, menés pour leurs droits ainsi que pour les leurs, les nôtres.

Enfin, un changement de paradigme s’impose à l’Union européenne. Elle ne peut plus se contenter d’additionner des capacités nationales ; elle doit désormais viser des intégrations bien plus ambitieuses, plus efficaces et moins coûteuses.

C’est particulièrement vrai en matière de défense. Au mirage de la juxtaposition des armées nationales, selon une architecture héritée d’un autre temps, sorte de ligne Maginot contemporaine, doit succéder une véritable convergence vers une défense européenne intégrée.

À Berlin, confronté aux limites d’une conscription volontaire décevante, mieux vaudrait s’engager dans une coopération européenne renforcée que vouloir bâtir seul « la plus importante armée conventionnelle de l’Union ». À Paris, plutôt que d’entretenir l’illusion d’un modèle militaire couvrant tous les domaines mais condamné à demeurer incomplet, il serait plus pertinent de mutualiser les efforts budgétaires et les capacités dans un cadre commun. Il n’en va pas différemment à Madrid, Rome, Varsovie ou Londres. Les chefs militaires comme les responsables politiques européens ont encore beaucoup à apprendre de leurs homologues ukrainiens.

Boris Enet