Problèmes de long terme, politique de l’instant
Comme d’habitude, comme à chaque rentrée, nous allons entendre reparler du budget. Comme toujours la même rengaine : budget infaisable, arbitrages impossibles, dépenses incompressibles, impôts en hausse, recettes en baisse…
Un pays qui navigue à la godille peut-il surmonter des problèmes qui ne se règlent qu’en décennies ? C’est pourtant l’équation que la France se refuse obstinément à résoudre : le climat, les retraites, la dette, la souveraineté industrielle et numérique, la défense exigent des mesures à trajectoires longues, quand notre système politique ne sait produire que des réponses pour les douze prochains mois.
Le court-termisme au cœur du système politique
Le mécanisme est connu, mais on préfère ne pas le nommer. Un ministre qui engagerait une réforme dont les bénéfices n’apparaîtraient que dans quinze ans sera sanctionné bien avant d’avoir pu s’en prévaloir. L’incitation structurelle n’est donc jamais d’investir dans le temps long, mais de produire de l’annonce, du symbole — tout ce qui se consomme et s’oublie en quarante-huit heures. Le court-termisme n’est pas seulement un vice moral de dirigeant en mal de notoriété ; c’est le produit rationnel d’un système qui punit systématiquement ceux qui regardent au-delà du mandat.
Ce dérèglement du tempo a une conséquence qu’on mesure mal : il déplace le pouvoir réel vers ceux qui, eux, raisonnent à long terme. Les grandes puissances planifient leurs positions technologiques et énergétiques sur des générations. Les grandes entreprises numériques construisent leur développement sur le long terme. Pendant que nos gouvernements gèrent l’instant, d’autres acteurs — mieux organisés, moins soumis à la sanction immédiate — bâtissent patiemment des rapports de force qui, eux, dureront longtemps.
À la clé, un affaissement mental qu’il faut regarder en face. Une opinion publique nourrie à l’information fragmentée et instantanée perd progressivement la capacité à raisonner en trajectoires plutôt qu’en instantanés. On juge une réforme des retraites sur l’ambiance d’un mois de manifestations, pas sur son équilibre à trente ans. On évalue une politique climatique à l’aune d’un été de canicule, pas à celle d’un siècle de dérèglement. Cette myopie collective n’est pas seulement le fait des citoyens : elle est activement entretenue par un système médiatique et politique qui a tout intérêt à ce que le débat reste au format du quart d’heure.
Réintroduire du temps long dans le débat public n’est donc pas un vœu pieux de gestionnaire raisonnable. C’est une condition de survie démocratique. Sans cadre de temps long, les citoyens n’ont plus les moyens d’arbitrer entre des politiques dont les effets se mesureront après plusieurs mandats — et l’arbitrage se fait alors ailleurs, par défaut, au profit de ceux qui n’ont pas besoin d’être réélus pour continuer à agir.
Il est clair que les à-coups de conjoncture exigent des adaptations au fil des événements. Il est également vrai que notre pays a traversé des crises, financières ou sanitaires, plus ou moins prévisibles. Mais qu’un État moderne se laisse bousculer de la sorte et réagisse en permanence par des coups de barre désordonnés laisse rêveur.
Ceux qui imaginent que le déclin économique du pays pourra être enrayé sans un effort de longue haleine, patient et obstiné, se trompent et racontent des histoires aux Français. Ils préparent de nouvelles déceptions et de nouvelles crispations politiques et sociales. Au moment où démarre la campagne présidentielle, on verra qui sont les candidats capables de dire cette vérité : le redressement de la France va exiger plusieurs longues années d’efforts. Il vaudrait mieux les planifier que les subir par à-coups.
Les limites de la programmation publique
L’idée de programmer les dépenses publiques sur plusieurs années n’est pas nouvelle. Les lois de programmation sont faites pour cela. Malheureusement, ces budgets pluriannuels n’ont pas de valeur juridique contraignante. Cette situation est évidemment dommageable : quand on ne voit pas loin, on gouverne mal de près. L’urgent cache l’important. Non seulement cela ne force pas le gouvernement à respecter ses propres priorités, mais les partenaires économiques et sociaux, dont les entreprises et les collectivités locales, s’installent dans une incertitude qui les pénalise lourdement.
Hier encore, on nous vantait un début de planification écologique : elle vient de sombrer. Qui a prévu les canicules et les incendies de l’été ? Hier encore, on disait le budget de la recherche absolument vital en cette période de grandes innovations technologiques : ses crédits sont alloués de façon erratique. La Cour des comptes vient de l’écrire de façon très claire : « Aucune institution de haut rang ne propose une vision à long terme qui s’imposerait aux acteurs privés et publics… ». Quant au montant de la retraite au 1er janvier, attendez un peu, on n’est pas sûr…
Ce n’est plus « en même temps », mais en zigzag !
Il est loin le temps où le Commissariat du Plan balisait l’horizon à cinq ans après une concertation approfondie avec tous les acteurs de la société. Il est révolu le temps où la Datar faisait œuvre de prospective pour étudier les grands scénarios de développement territorial. L’une et l’autre de ces institutions ont disparu dans l’indifférence générale ! Quant à la fameuse Direction de la Prévision à Bercy, il est difficile d’être ébloui par ses dernières performances quand elle commet des erreurs sur les rentrées fiscales à 50 milliards près !
L’action publique se résume aujourd’hui à une succession de coups de godille dont le citoyen a du mal à percevoir le sens. Il n’est pas étonnant qu’il réagisse en se jetant dans les bras de tous les démagogues prêts à lui promettre n’importe quoi pour demain matin.
Retrouver une vision politique de long terme
Comment retrouver le sens du temps long ? Peut-être en donnant une force plus contraignante aux lois de programmation budgétaire dont la Cour des comptes devrait être garante. Mais il faudrait aller encore plus loin et réinventer des lieux de réflexion prospective. En confiant cette mission et ces travaux aux commissions parlementaires, on accroîtrait non seulement les moyens de réflexion des Assemblées, mais surtout leur crédibilité dans le pays. Quand on constate la pauvreté des débats de nos élus actuels, c’est peu de dire qu’il devient urgent de rehausser leur niveau de compétence pour qu’ils retrouvent ce rôle d’éclaireurs qu’ils ont tristement perdu. On a coutume de dire que l’avenir n’a pas de lobbyistes. Il serait temps d’y remédier. NB : le seul contre-exemple que je voudrais souligner : les travaux de Red Team menés par le ministère des Armées. Étonnante expérience de réflexion prospective qui mériterait d’être répliquée dans bien d’autres ministères !



