Proche-Orient : un docteur Folamour nommé Trump

par Pierre Benoit |  publié le 25/07/2026

En permettant à l’Arabie saoudite de développer ses capacités nucléaires, le président américain relance une dangereuse course au nucléaire, qui ajoute encore au chaos dans lequel la région se débat.

Donald Trump rencontre le prince héritier et Premier ministre du royaume d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, à la Maison Blanche, le 18 novembre 2025. Trump a ensuite déclaré le 23 juillet 2026 qu'un accord nucléaire avec l'Arabie saoudite était conditionné à la reconnaissance d'Israël par le royaume. (Photo SAUL LOEB / AFP)

Pour ceux qui en doutaient encore, Trump vient d’administrer la preuve qu’il restera dans l’histoire comme le maître du chaos. En signant, le 22 juillet, avec l’Arabie saoudite, un partenariat stratégique sur le développement d’un programme nucléaire civil, il vient brouiller les cartes au pire moment des tensions régionales.

Un accord nucléaire avec Riyad

L’offensive américano-israélienne du 28 février dernier visait, on s’en souvient, à anéantir les capacités nucléaires de l’Iran en le privant à tout jamais de l’arme suprême. Depuis toujours, Washington considérait que la non-prolifération nucléaire était un principe intangible. Avec Trump, on découvre une politique à géométrie variable, une sorte de « deux poids, deux mesures » régie par une hiérarchie opaque entre les alliés des États-Unis. Il ne fait guère de doute que les liens existants entre la famille Trump et celle d’Arabie saoudite ont permis la conclusion de ce deal historique. L’industrie nucléaire américaine va, en effet, bénéficier de l’opération avec la construction d’une usine permettant l’enrichissement de l’uranium en Arabie saoudite.

Avec cet accord, les Saoudiens vont pouvoir retraiter du plutonium et enrichir de l’uranium. C’est d’abord une victoire pour Riyad face à son éternel rival iranien, qui a vu partir en fumée une bonne partie de ses capacités d’enrichissement lors des bombardements de juin 2025. En outre, ce partenariat fait sauter deux autres verrous.

Les Saoudiens seront exonérés de tout contrôle de la part de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En clair, il n’y aura pas d’inspection sur les sites, une clause très stricte qui avait constitué la pierre angulaire de l’accord de 2015 signé par les Iraniens sous Obama, puis déchiré par Trump en 2017.

Un autre verrou vient de sauter : la Maison-Blanche vient de faire marche arrière sur la perspective d’un accord de défense avec le royaume saoudien conditionné par la normalisation des relations entre Riyad et Jérusalem. Malgré un message de Trump sur son réseau Truth Social indiquant que son deal est lié à la signature, par Riyad, des accords d’Abraham, il semble bien que le paraphe de Mohammed ben Salmane ne soit pas pour demain. Voici quelques années, ce dernier ne faisait d’ailleurs pas mystère de ses intentions en déclarant sans détour : « Si l’Iran venait à se doter de l’arme atomique, nous ferions de même dès que possible. »

Il y a peu de chances que l’accord annoncé soit bloqué par le Congrès, toujours dominé par une majorité républicaine. S’il a été annoncé en pleine escalade militaire contre Téhéran, c’est aussi parce que les élections de mi-mandat approchent, Trump étant prêt à tout pour consolider ses options stratégiques. Sans surprise, le chef de file de la gauche démocrate américaine, Bernie Sanders, condamne le deal avec Riyad, qu’il qualifie d’« absurde », accusant Trump de justifier « sa guerre contre l’Iran en empêchant un pays autoritaire d’enrichir du combustible nucléaire, alors même qu’il laisse ses meilleurs amis en Arabie saoudite – une des dictatures les plus brutales au monde – faire exactement la même chose ».

Une nouvelle course au nucléaire

L’accord conclu avec Riyad avait été préparé lors de la visite du prince héritier saoudien à Washington en novembre dernier. Il pourrait déboucher sur un virage régional aux multiples conséquences.

En offrant aux Saoudiens la possibilité de produire leur propre combustible nucléaire, Trump prend le risque de relancer les appétits nucléaires de l’Iran. Or, comme en témoigne l’accord-cadre du 17 juin, aujourd’hui malmené par la reprise des combats, cette décision intervient au moment précis où le régime de Téhéran avait renoncé à l’enrichissement de l’uranium permettant de fabriquer une charge nucléaire. Les Iraniens, on l’a vu, misent désormais toute leur stratégie régionale sur le contrôle du détroit d’Ormuz.

Seconde conséquence : si l’on parle d’une dynamique nucléaire à propos de l’accord conclu avec Riyad, on doit aussi rappeler qu’Israël est déjà une puissance nucléaire régionale. Or, c’est souvent l’angle mort de cette future étape qui n’est guère évoqué dans cette affaire. Même si l’État hébreu maintient avec constance son ambiguïté stratégique sur ses capacités nucléaires, on sait, depuis la fin des années 1960, que Jérusalem est capable de produire des charges nucléaires sur le site de Dimona.

Enfin, cette étape saoudienne pourrait éveiller d’autres appétits. Des pays comme la Turquie, voire l’Égypte – deux excellents alliés de Washington, au demeurant –, pourraient dire : « Pourquoi pas nous ? » Dans cette perspective, le Moyen-Orient tout entier entrerait dans une dangereuse course aux armements.

L’équilibre régional de la terreur

Plus à l’est, dans cette même partie du monde, il existe cependant un contre-exemple absolu au regard de cette perspective : l’Inde et le Pakistan sont deux puissances nucléaires régionales. L’une et l’autre ont acquis ensemble leurs premières bombes atomiques au cours de l’année 1998. Depuis lors, Islamabad et New Delhi se détestent cordialement. Au temps de la guerre froide, on appelait cela « l’équilibre de la terreur ».

Pierre Benoit