Programme socialiste : des bonnes intentions très coûteuses

par Boris Enet |  publié le 15/05/2026

L’eurodéputée Chloé Ridel affiche l’ambition de « dépasser » la social-démocratie dans un monde plus périlleux que jamais. Résultat : son préprogramme consacre davantage une rupture avec les réalités budgétaires qu’une réflexion concrète sur l’exercice du pouvoir par la gauche.

Chloé Ridel, coordinatrice du programme du Parti socialiste et eurodéputée, présente le projet politique du parti au siège du PS à Paris le 22 avril 2026. (Photo Stéphane de Sakutin / AFP)

La liberté. L’idée n’était pas dénuée d’intérêt à l’heure où une internationale réactionnaire, composite mais dynamique, menace les peuples et les acquis construits depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Comme pour réconcilier le libéralisme politique du XIXe siècle et les grands élans collectifs de l’histoire du socialisme, Chloé Ridel décrit en préambule les tourments de notre époque : tensions géopolitiques, poussées nationalistes et fragilisation démocratique du continent, à l’extérieur comme à l’intérieur.

Dans ce tableau particulièrement sombre, ce préprogramme socialiste tend cependant à sous-estimer les capacités de résistance de l’ensemble européen, avec l’Union européenne comme principal point d’appui. Six pages sont certes consacrées à la souveraineté européenne, reprenant d’ailleurs plusieurs propositions défendues par Raphaël Glucksmann lors de la campagne de 2024. Mais c’est là qu’apparaît un premier problème de fond : il devient désormais presque impossible de dissocier les questions économiques, sociales, militaires ou diplomatiques de l’avancement même de la construction européenne.

Tout s’accélère. L’aveu apparaît d’ailleurs implicitement lorsqu’il s’agit de proposer une politique industrielle européenne, à travers l’idée d’un « Airbus du médicament » destiné à rivaliser avec les grands groupes américains et, demain, indiens. De même, le retour à des coopérations multilatérales, mises à mal par la galaxie MAGA et ses relais, paraît aller de soi. Encore faudrait-il accepter d’en tirer les conséquences pratiques : construire à Bruxelles, comme dans les institutions internationales, une véritable digue démocratique avec tous ceux qui, sans se réclamer de la gauche, demeurent attachés à la défense de l’OMS, aux programmes de l’UNICEF ou à la rénovation d’une ONU aujourd’hui fragilisée jusque dans son Conseil de sécurité.

Des diagnostics sans solutions opérationnelles

Malheureusement, l’essentiel de ces 140 pages relève davantage d’un catalogue de bonnes intentions que d’un projet opérationnel, jusqu’à revendiquer l’héritage utopiste du proto-socialisme du XIXe siècle tout en dénonçant les dernières expériences sociales-démocrates jugées insuffisantes.

Quelques exemples suffisent. Les difficultés liées au mal-être au travail conduisent à réaffirmer les acquis de la réforme Touraine — après les avoir longtemps contestés — tout en maintenant l’objectif d’un départ à la retraite à 62 ans, hypothèse aussi singulière qu’improbable dans l’Europe des 27, bientôt 30 États. La réduction du temps de travail mériterait sans doute d’être pensée à l’échelle d’une vie entière plutôt qu’autour d’un âge fixe de départ.

Mais surtout, qui financera durablement la protection sociale dans une société vieillissante comptant seulement 30,6 millions d’actifs ? Cette question se résoudra nécessairement à l’échelle européenne, à travers un rapprochement progressif des modèles sociaux, et non dans une forteresse nationale devenue château de sable face à la mondialisation.

Le droit à l’enfance constitue, lui aussi, une excellente idée au regard des violences intrafamiliales ou périscolaires. Mais encore faut-il donner corps à cette ambition. Protéger les enfants face aux écrans, reconstruire une aide sociale à l’enfance parfois devenue indigne ou lutter contre certaines formes de maltraitance supposent bien davantage qu’une simple proclamation de principes. Il aura fallu des décennies pour imposer l’interdiction des violences éducatives ordinaires. C’est précisément ici que ces travaux révèlent leurs limites.

Le financement, angle mort du programme

Unifier le service public de la petite enfance, réduire la place du privé lucratif dans le grand âge et les EHPAD, augmenter le point d’indice de la fonction publique, revaloriser les enseignants, créer de nouvelles agences de contrôle dans presque tous les domaines : les objectifs peuvent être louables. Mais comment défendre un tel programme sans jamais aborder clairement la question de son financement ?

Impossible également d’éluder les sujets les plus sensibles. Revaloriser les salaires dans les secteurs hospitalier, éducatif ou social suppose d’ouvrir la question d’une profonde réforme de la fonction publique, immense appareil bureaucratique qui nourrit désormais une forme d’épuisement collectif.

Même constat pour l’école. On ne peut améliorer le taux d’encadrement sans évoquer les difficultés massives de recrutement ni les déséquilibres territoriaux. Augmenter le nombre d’AESH afin de garantir une véritable inclusion scolaire paraît légitime, mais faire passer les effectifs de 135 000 à 300 000 ou 400 000 agents précaires, très majoritairement féminins, ne saurait constituer un horizon politique suffisant. Le progrès ne signifie pas toujours davantage ; il suppose parfois de faire mieux autrement.

Une impasse économique persistante

L’impasse faite sur les questions économiques ne constitue pas une preuve de radicalité de gauche ; elle en devient même parfois une faiblesse majeure.

Certes, le texte évoque la taxe Zucman, dont les modalités peuvent être discutées. Mais que faire des quelque 650 milliards d’euros d’épargne aujourd’hui peu mobilisés pour l’investissement productif ? Quelles réformes de l’État et des collectivités territoriales envisager au-delà d’un simple renforcement administratif ?

Le chapitre consacré à la sécurité ressemble, lui aussi, à un inventaire dispersé, sans véritable hiérarchie des priorités, notamment concernant les narcotrafics, pourtant centraux dans la préservation d’un pacte social et démocratique solide.

Quant à « l’écologie populaire », notion pertinente sur le principe, le texte peine à définir clairement sa ligne politique, oscillant entre les approches de Sandrine Rousseau et celles de Yannick Jadot.

Au final, ce programme, qui prétend incarner une gauche revenue de ses erreurs, apporte peu de réponses concrètes en matière de faisabilité gouvernementale. Comme un discret clin d’œil involontaire aux socialistes d’avant la Deuxième Internationale, convaincus qu’énoncer un idéal suffisait déjà à le réaliser.

La proclamation du « dépassement » de la social-démocratie ne suffit pas à éclairer le futur immédiat ni à répondre aux urgences politiques, économiques et sociales du moment.

Boris Enet