Quand la mémoire s’efface
Ils sont jeunes et amoureux. Mais la vie est injuste quand elle décide de tout gâcher. Peu à peu, elle prive Arthur de sa mémoire. Oublie-moi, qui se joue au Théâtre La Bruyère, est une pièce sensible, touchante et utile sur le déficit cognitif.
Arthur et Jeanne se sont rencontrés en discothèque : coup de foudre immédiat. Elle est caustique, il est hilarant. Ils sont faits pour s’entendre. Le couple emménage, fait des projets : la vie en rose débute sous de bons auspices. Ils ont désormais trente ans et pas encore d’enfant. Et puis, un matin, parti faire des courses pour rapporter du lait et des timbres, Arthur revient chez lui les mains vides, se demandant ce qu’il est allé faire à l’épicerie. Le syndrome des clés introuvables, un truc banal, se dit-il.
Une histoire d’amour face à la maladie
Mais ce trou noir se reproduit presque tous les jours. Jeanne prend alors une décision contre l’avis de son compagnon, qui ne veut pas s’alarmer. Cet homme est d’une nature joyeuse et positive, un monsieur « rien n’est grave », un type facile à vivre. Hélas, le neurologue est formel : il s’agit de troubles cognitifs légers, incluant des épisodes d’amnésie. Seuls 20 % des malades développeront des signes de démence. Arthur et Jeanne rentrent au bercail relativement rassérénés. 20 % est un pourcentage rassurant.
Sept stades vers l’oubli
Mais la descente aux enfers a commencé. Le formidable dramaturge britannique Matthew Seager adopte un angle inédit. Alors que la maladie d’Alzheimer, qui touche les personnes âgées, inquiète la planète entière, il décide d’évoquer ce fléau chez des patients jeunes, ceux dont on pense qu’ils sont à l’abri. Au lieu d’une pièce en trois actes, il nous propose donc une poignante comédie en sept stades.
Deux scanners plus tard, le couperet tombe : Arthur en est au stade cinq, dit « sévère ». C’est la période où le malade prononce un mot pour un autre, a des absences en pleine conversation. Pire : la visite médicale montre que le jeune homme échoue au test basique de mémorisation de trois morphèmes simples : « pomme », « labrador », « gazon ». Ce patient est un ange qui tente de plaisanter avec ses symptômes, qui charme le personnel médical mais, de retour à la maison, sa compagne, devenue garde-malade avant l’heure, n’en peut plus. Les disputes s’enchaînent, acides, violentes. Il est retombé en enfance, elle le nourrit, le verrouille chez lui pour qu’il ne se perde pas dans les rues. Lui, égaré par le délire, la traite de « garce ». Un jour, alors qu’elle lui donne le bain, l’envie lui prend de le noyer, pour en finir. Une mort subite du nourrisson, en quelque sorte : qui pourrait lui en vouloir ?
Bientôt arrive ce qui devait arriver : Arthur ne reconnaît même plus Jeanne. Qui parle de tests ? Le jour, le mois, l’heure : il n’a plus aucun repère. Elle souffre autant que lui, peut-être plus. Et puis, les 20 % maudits, ceux dont on ne veut pas entendre parler, ceux qui annoncent la démence, arrivent. Crises de colère, hallucinations, pensées morbides, sentiments de persécution : l’inexorable dégradation mentale d’Arthur, Jeanne la subit, dévouée, stoïque, impuissante. On est au bout du chemin, au terrifiant stade sept de la pathologie.
Les comédiens Marie-Julie Baup et Thierry Lopez sont admirables de justesse. Au second rang, des spectateurs sanglotent. On sent bien qu’ils ont vécu intimement ce drame-là. Le titre de la pièce en anglais – « In other words » – est tiré d’une chanson mythique de Sinatra qui s’achève par « I love you ». Ce « je t’aime » désolé, balbutiant, déchirant est l’ultime message que celui qui oublie tout adresse à celle qui n’oublie rien. Bouleversant !



