Quand la République impose les lacrymos au lycée

par Javier Garcia |  publié le 29/09/2026

Des lacrymogènes jusque dans la cour d’un lycée et des élèves qui racontent leur peur. Professeur d’histoire dans un établissement professionnel des Hauts-de-Seine, Javier Garcia revient sur une matinée de tension et sur le fossé qui se creuse entre une partie de la jeunesse et la police.

Des élèves se protègent des gaz lacrymogènes lors d'échauffourées avec la police alors qu'ils bloquent le lycée Cesar Baggio, à Lille, le 29 septembre 2026, journée marquée par des grèves et des manifestations dans le secteur public à l'échelle nationale. (Photo Sameer AL-DOUMY / AFP)

 Aujourd’hui, Souyla a eu peur en venant dans son établissement scolaire.

Souyla n’est pas son vrai prénom. Elle est mineure. L’institution lui répète que le lycée doit être pour elle un endroit sûr, un lieu où elle peut apprendre, grandir, être protégée. Ce lundi matin pourtant, elle a eu peur avant même d’en franchir les grilles.

Dès la sortie de la gare, elle voit des policiers. Des sacs sont fouillés, « surtout ceux des garçons », me raconte-t-elle. Elle avait bien vu passer sur les réseaux sociaux les slides annonçant un blocus du lycée. Elle n’y croyait pas vraiment.

Pourtant, le blocus a bien eu lieu.

Il y a eu des pétards, des feux d’artifice, une poubelle incendiée, d’autres amenées devant les grilles. Une vingtaine ou une trentaine de jeunes semblent avoir participé au mouvement, parmi lesquels quelques jeunes extérieurs à l’établissement. Il ne s’agit pas de transformer rétrospectivement cette matinée en paisible assemblée générale.

Puis tout a dégénéré

Souyla raconte avoir vu une jeune fille glisser sur le bitume dans les gaz lacrymogènes, devant une voiture de police. Elle dit avoir vu Aymen – son prénom a lui aussi été changé – frappé par des policiers alors qu’il allait, selon elle, acheter un pain au chocolat. Elle raconte encore qu’une jeune fille aurait été touchée à l’arcade sourcilière par un projectile lacrymogène.

D’autres élèves parlent d’yeux qui brûlent, de difficultés à respirer, de maux de tête. Une collègue aurait elle-même reçu du gaz dans les yeux. Des vidéos montrent d’épais nuages aux abords des grilles et jusque dans la cour.

« J’ai vraiment eu peur », m’écrit Souyla quelques heures plus tard. Elle raconte avoir vu des armes « qui faisaient la taille de mon corps ». C’était la première fois qu’elle vivait cela. Elle ajoute que, sachant désormais que les policiers disposent de telles armes, elle se dit que l’un d’eux aurait pu tirer à tout moment.

Tout cela doit être recoupé. Une vidéo ne dit pas ce qui s’est produit trente secondes auparavant. Un témoignage n’établit pas à lui seul les circonstances d’un usage de la force. Et lorsqu’une poubelle brûle et que des projectiles sont lancés devant un lycée, la sécurité des élèves et des personnels doit évidemment être assurée.

Mais une question demeure : comment passe-t-on d’un conflit avec quelques lycéens à des adolescents qui ont peur d’entrer dans leur propre établissement ?

Quand ils étaient « gardiens de la paix »

Il y a quelques années, dans ce même lycée, nous avions vécu une tout autre rencontre entre la jeunesse et la police. Des élèves avaient participé à l’organisation du concert de la Police nationale dans la ville. Des professeurs avaient également invité Pierre Joxe dans l’établissement.

Sa femme venait de faire une mauvaise chute. Il aurait parfaitement pu annuler. Il était venu malgré tout parce qu’il ne voulait pas, nous avait-il dit, « décevoir les élèves ».

Je me souviens surtout de ce qu’il leur avait raconté.

Il avait parlé des « gardiens de la paix ». Pas seulement de policiers chargés de rétablir l’ordre : des gardiens de la paix. Il leur avait aussi raconté que, jeune homme engagé contre les guerres coloniales, il avait lui-même connu le « panier à salade » lors d’une manifestation liée à la guerre d’Algérie.

Ce souvenir me revient aujourd’hui. Parce qu’il dit peut-être ce que nous sommes en train de perdre.

On n’enseigne pas contre ses élèves. On enseigne avec eux. Même lorsqu’ils protestent maladroitement. Même lorsqu’ils se trompent. Même lorsqu’ils n’arrivent pas à transformer leur colère en revendications bien ordonnées.

À seize ans, on ne possède pas toujours les mots pour dire ce qui ne va pas. C’est aussi le rôle de l’École : faire passer de la colère à la parole.

Une direction connaît ses élèves. Elle connaît leurs prénoms, leurs histoires, parfois leurs familles. Une force de police appelée devant un établissement ne possède pas cette connaissance. Elle voit des grilles bloquées, un feu, des groupes de jeunes, éventuellement des projectiles. Lorsqu’il n’y a plus de dialogue entre ces deux réalités, l’élève devient vite un individu à éloigner.

C’est là que la défiance s’installe.

Lorsque l’École ne va plus au contact de ses élèves, ceux-ci cessent de croire qu’elle peut les entendre. Lorsque la police ne rencontre la jeunesse que dans des situations de tension, les jeunes ne voient plus des gardiens de la paix, mais des hommes casqués, armés, qui leur font peur.

Pourtant, la force publique doit protéger ceux qui veulent entrer comme ceux qui veulent manifester, empêcher les violences et permettre la parole.

Plus difficile que de disperser un groupe.

Ce qui s’est abîmé

Ce soir, je repense moins aux poubelles qu’à Souyla. À cette lycéenne qui devait simplement venir en cours et qui m’écrit qu’elle a eu peur.

Quelques années séparent les élèves qui accueillaient Pierre Joxe pour parler de « gardiens de la paix » de ceux qui, aujourd’hui, ont découvert la police derrière un nuage de lacrymogène.

Entre les deux, quelque chose s’est abîmé.

Mais depuis cet après-midi, les messages d’élèves s’accumulent. Ils me demandent si je vais bien, si j’étais là, si j’ai été touché. Ils savent que j’enseigne dans cet établissement, que ma femme y travaille aussi, que mes jeunes enfants passent chaque jour devant ses grilles.

Ils ont pensé à nous.

Dans cette journée de défiance, eux ont au moins compris un mot inscrit sur le fronton de la République : fraternité.

C’est certainement trop peu. Mais aujourd’hui, c’est déjà beaucoup.

Contacté par le LibreJournal, le commissariat d’Asnières-sur-Seine n’a pour l’heure pas donné suite à notre appel.

Javier Garcia