Quand le théâtre crève l’écran
Il faut aimer profondément le théâtre pour en rire sans jamais le trahir. Avec De la Comédie-Française, Bertrand Usclat et Martin Darondeau transforment les coulisses de la Maison de Molière en un réjouissant terrain de jeu.
Il y a des semaines où l’on se demande si le septième art ne sait plus offrir que du sang ou du sexe, à la sauce américaine. Le dernier film de Christopher Nolan, L’Odyssée, en est une caricature : Ulysse en sort défiguré.
Puis arrive un film qui rappelle pourquoi la comédie française, quand elle est bien tenue, n’a pas besoin d’effets spéciaux pour tenir en haleine : il suffit d’une troupe de talent pour aboutir à un petit miracle. De la Comédie-Française, signé à quatre mains par Bertrand Usclat et Martin Darondeau, s’annonce comme l’un de ces objets malicieux qui illustrent le savoir-faire français : une comédie sur la Comédie-Française, tournée avec la complicité évidente de ceux qui la connaissent de l’intérieur. Le principe, à lui seul, est un clin d’œil permanent : filmer le chaos des dernières minutes avant une première, dans la maison la plus codifiée du théâtre français.
Trois heures avant le lever de rideau, une jeune metteuse en scène doit sauver sa mise en scène d’un naufrage annoncé : retards, egos qui se cognent, techniciens débordés, stress qui grimpe de loge en loge. Le postulat est un pur mécanisme de farce classique — l’urgence, le compte à rebours, l’institution grippée par l’imprévu — mais posé avec un soin qui sent le respect autant que la moquerie. Hellzapoppin dans la maison de Molière. On ne se moque bien que de ce que l’on aime, et il faut aimer sincèrement le théâtre pour oser en rire de cette manière.
La distribution est un motif de réjouissance à elle seule. Pauline Clément porte le film en jeune metteuse en scène au bord de la crise de nerfs ; autour d’elle gravitent des habitués de la maison et du grand écran — Marina Hands, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Julien Frison, Christian Hecq — sociétaires ou proches du Français qui n’ont, cette fois, plus besoin de jouer les grands rôles du répertoire : ils jouent leur propre milieu, avec distance et humour. C’est là tout le charme de l’entreprise : un casting qui rit de sa propre légende sans jamais la trahir.
Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir ce cinéma-là exister encore, à une heure où les multiplexes se remplissent de violence, et où les flots d’hémoglobine sont calibrés pour l’exportation mondiale. La comédie française, dans sa meilleure veine — celle du théâtre dans le théâtre, du vaudeville revisité, de l’ironie tendre plutôt que du cynisme facile — n’a pas besoin de hurler pour capter l’attention. Elle observe, elle joue sur l’implicite et le non-dit d’un milieu que le spectateur connaît de loin et découvre soudain de près.
Si la France peut être fière d’un cinéma, c’est bien de celui-là : fantasque sans être vulgaire, référencé sans être hermétique, et assez sûr de son élégance pour ne jamais avoir besoin de sang ou de sexe pour tenir son public en haleine.
Une grande comédie, très française.
De la Comédie-Française, de Bertrand Usclat et Martin Darondeau, en salles le 22 juillet 2026.



