Quand Rodrigue rencontre Chimène
La troupe de la Comédie-Française offre un Cid flamboyant, avec l’incontournable Benjamin Lavernhe dans le rôle du héros. Ébouriffant !
Tandis que Don Diègue se désole en attendant son cher fils, le spectateur observe le décor, médusé. C’est un palais castillan du XIe siècle quadrillé de moucharabiehs, sublime dentelle de bois qui permet de multiplier les points de vue et de varier les audaces. Et puis, voyant arriver Rodrigue, son père l’apostrophe : « Rodrigue, as-tu du cœur ? », ce à quoi le fier jeune homme réplique aussitôt : « Tout autre que mon père l’éprouverait sur l’heure. » Frémissement dans la salle. Tout le monde connaît cet alexandrin par cœur et des dizaines d’autres aussi.
« Chimène, qui l’eût cru ? Rodrigue, qui l’eût dit ? » : le texte du Cid est dans toutes les mémoires. Mieux : au fur et à mesure des cinq actes, chacun prend conscience – non sans surprise – que l’Éducation nationale a bien fait son travail. Nos profs de lettres ont largement puisé dans Le Cid – élixir théâtral – pour nous enseigner la stylistique, la prosodie et le lexique du XVIIe siècle. Exemples, en vrac : « Va, je ne te hais point », minaude Chimène auprès de Rodrigue. Ici, la jeune fille pratique la litote (une inversion sémantique), car elle est en réalité follement amoureuse de son fiancé. Quand, dans son récit du combat contre les Maures, Rodrigue évoque « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles », il nous gratifie du plus célèbre des oxymores (une contradiction dans les termes). La clarté n’est jamais obscure, expliquent les maîtres aux élèves stupéfaits.
Le dilemme cornélien au cœur de l’intrigue
Pierre Corneille n’avait que trente ans quand il a pondu cette tragi-comédie qui ne parle que d’honneur, de devoir, de vengeance, de gloire, de renommée, d’amour impossible, de sang, de sacrifice, de renoncement, de douleur, d’infamie. Ces nobles sentiments chargés de pathos reviennent cent fois dans la bouche des personnages, tous contrariés, tous torturés. Résumons : alors que leurs enfants allaient convoler en justes noces, Don Gomès, père de Chimène, a souffleté Don Diègue, père de Rodrigue. Cet affront, Rodrigue doit le laver dans le sang en tuant Don Gomès et en renonçant à l’amour de Chimène, qui ne pardonnera jamais à son prétendant ce crime affreux. Ajoutons que l’Infante, fille du roi, aime Rodrigue en secret mais qu’en masochiste consommée, elle l’a elle-même jeté dans les bras de son amie Chimène.
Il en faut du talent pour rendre cet imbroglio attrayant en 2026. De quoi s’agit-il, au fond ? Souvenons-nous de nos cours : Le Cid est une parfaite illustration du fameux dilemme cornélien. Soit Rodrigue aime Chimène, mais en tuant son père, il ne l’épousera jamais. Certes, Chimène adore Rodrigue, mais ne peut pas s’unir à l’assassin de son père. Mais alors, que faire ? Au cœur de l’intrigue : l’orgueil, encore et toujours. Un orgueil puissance mille. L’orgueil qui gonfle comme les voiles d’un navire en pleine tempête, l’orgueil qui gangrène tout, qui rend injuste, haineux et fou. Corneille pratique le dilemme dans le dilemme, savamment, perpétuellement.
Une mise en scène flamboyante
Don Diègue est sadique, Rodrigue arrogant, Chimène inconséquente. Et pourtant, le spectacle éblouit. Il faut dire qu’un brelan d’as est aux manettes : Denis Podalydès à la mise en scène, Éric Ruf à la scénographie et Christian Lacroix aux costumes. Le couturier s’est inspiré du Greco pour façonner des robes de Ménines pourpres, mauves ou grenat. Les hommes portent des pourpoints de velours noir, des frises et des capes épaulées. Tous les comédiens performent à l’unisson.
En héros secoué par des vents contraires, Benjamin Lavernhe est bluffant. Le monologue du Cid guerrier (Cid est une transposition de l’arabe Sidi qui signifie « seigneur »), il le rythme à la batterie, sur des cymbales et des bongos. Un crescendo acoustique, une pulsation tribale qui s’achève en morceau de bravoure. Si vous en pincez pour le rival de Racine, si les alexandrins de votre enfance vous manquent, vous vibrerez aux aventures baroques et palpitantes de Chimène et Rodrigue, couple espagnol éternel.



