Quelle gauche survivra ?

par Laurent Joffrin |  publié le 13/03/2026

On sait que les enjeux de ces élections municipales sont principalement locaux. Mais il en est un autre, important sur le plan national, qui se résume à une question simple : quelle gauche veut la gauche ?

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

À gauche, deux scénarios se dessinent dans ces municipales, qui exerceront une influence importante sur l’élection présidentielle de 2027.

Deux scénarios pour la gauche

Dans le premier, la France insoumise, conformément à la stratégie officiellement définie par Jean-Luc Mélenchon, réussit à démolir la gauche réformiste. En mobilisant les électeurs des quartiers populaires sur une base dangereusement communautaire, en ralliant cette jeunesse radicalisée qui habituellement vote peu, LFI passe la barre des 10 % au premier tour dans des villes importantes – à Paris et à Marseille, par exemple. Elle se maintient ensuite au second tour et fait tomber les sortants socialistes au profit de la droite ou du RN. Cette trahison anti-gauche ruine les espoirs du PS, handicape la gauche républicaine en 2027 et ouvre au lider maximo la route du second tour, c’est-à-dire, soit dit en passant, à une très probable victoire présidentielle pour le RN.

Mais si ce malheur est écarté, la gauche réformiste gardera Paris, Marseille, Lille, Nantes, Rennes ou Brest et gagnera Strasbourg, Limoges et d’autres villes. Elle sortira renforcée du scrutin et pourra concourir à armes égales en désignant une ou un candidat crédible fondé sur un projet réaliste et progressiste.

L’héritage du socialisme municipal

Elle démontrera aussi qu’à l’inverse de l’idée reçue, ses propositions existent et recueillent une large audience. Sa gestion sociale et écologique des villes aura été ratifiée par un grand nombre d’électeurs, qui pourront prolonger leur soutien à la présidentielle. Les journalistes politiques, occupés d’évaluer les rapports de force, négligent souvent l’importance des programmes. Or ceux de la gauche réformiste, en même temps qu’ils prennent en compte les défis d’aujourd’hui, reposent sur une longue tradition : celle du socialisme municipal, particularité française.

Dès la fin du XIXᵉ siècle, en effet, les socialistes ont mis l’accent sur l’action réformatrice dans les villes du pays, estimant que la politique municipale devait démontrer la pertinence de leur approche et construire à la base les premières réalisations du socialisme démocratique.

Ce courant précurseur repose sur trois piliers : une appropriation collective des services urbains (régies directes communales pour l’entretien, la construction et la gestion de l’habitat social, de la santé publique, du social, de la culture, de l’école, des transports, de l’énergie…) ; une action éducative au travers du soutien à l’école laïque et à la création de bibliothèques gratuites (aujourd’hui des médiathèques) ; un urbanisme égalitaire et rationnel qui planifie l’appropriation communale du foncier, la construction de l’habitat et des équipements sportifs (stades, piscines) ou culturels (bibliothèques, musées…) par les instances communales, s’opposant ainsi à l’action sociale menée par une fraction du patronat et qualifiée de « paternaliste » ; enfin, une action culturelle, sportive et d’éducation populaire en direction de la classe prolétaire, fondée sur des associations « amies » et avec des équipements et financements publics.

Toutes choses qui sont maintenant entrées dans les mœurs et que les projets communaux de la gauche cherchent à développer en y adjoignant une préoccupation écologique prononcée.

Un modèle local face aux stratégies nationales

Toujours vivant, ce modèle s’oppose à un communisme centralisé qui pense le local comme une partie subordonnée du régime instauré par la gauche radicale (LFI reprend cette tradition en expliquant que ces élections locales sont avant tout une préparation de la prochaine présidentielle), et à une gestion libérale, qui mise plus volontiers sur les services privés pour remplir les tâches locales.

Si les électeurs approuvent ces orientations dans le scrutin qui vient, on devra bien admettre, au contraire des préjugés ambiants, que la culture politique socialiste est toujours vivante et que son succès à l’échelle locale peut en préfigurer un autre en 2027.


Laurent Joffrin