Rapport Alloncle : télé RN

par The Conversation |  publié le 10/05/2026

À travers 69 recommandations, le rapport Alloncle esquisse une réforme d’ampleur qui attaque simultanément la gouvernance, le financement et l’organisation des médias publics français. Pour le plus grand bénéfice d’un RN au pouvoir…

Par Patrick Éveno (*)

Charles Alloncle, député UDR et rapporteur de la Commission d'enquête sur l'audiovisuel public, tient une conférence de presse à l'Assemblée nationale, le 5 mai 2026, à la suite de la publication du rapport. (Photo Magali Cohen / Hans Lucas via AFP)

Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » vient d’être publié. Cinq cent cinquante et une pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il, et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) » de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».

Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?

Au-delà du spectacle, qui permet à Charles Alloncle de se positionner comme futur ministre de la Culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations.

Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes, sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, de cas particuliers et des amalgames qui sont érigés en généralités ; les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles, qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou Reporters sans frontières (RSF), qualifiée d’association militante.

Enfin, il y a quelques idées fixes : les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, recommandations 50 et 56), les animateurs-producteurs (surtout Nagui, rec. 27 à 31) et les groupes de production (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 euros (part fixe) et 400 000 euros brut (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur à 2 millions d’euros (cinq fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6, qui culmine à 1,5 million d’euros.

L’insistance mise sur les fournisseurs de France Télévisions (producteurs et entreprises, rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la Société française de production (SFP), qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi, en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes, Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais, pour produire plus, il faudrait embaucher, alors que l’on demande à France Télévisions de faire des économies.

Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant d’ignorer) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la Coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. France Télévisions est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.

Vers un audiovisuel sous tutelle ?

En dehors des mesures d’économie préconisées – suppression de France.tv Slash, de France 4, de la radio Le Mouv’, de l’absorption de France 5 par France 2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24 (rec. 2, 44 à 49, 52 et 53) – et du regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ?

Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et états-unien des partis populistes, en Suisse (avec l’UDC qui propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux États-Unis (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics.

Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la IVe et de la Ve République. Créer une radio-télévision française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (rec. 1 – devoir de neutralité ; rec. 3 – sanctions ; rec. 4 – devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les recommandations 54 et 55, qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable.

L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom, mais qui appliquerait le Code de la commande publique et des appels d’offres (rec. 21 à 23), ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel. Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la Culture (rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier, mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du Premier ministre (rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.

(*) Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, article publié par The Conversation

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