René Urtreger, une vie en jazz
René Urtreger, l’un des plus grands pianistes de jazz de sa génération, vient de mourir à l’âge de 92 ans. Retour sur l’itinéraire singulier d’un géant du genre.
Revenir à l’essentiel. À la fin des années trente, à la communale de la rue Martel, Paris Xe, cela se castagnait dur. Et quand les fils d’imbéciles traitaient leurs petits camarades de « sales juifs », Urtreger et son copain Rosenfeld avaient le coup de poing facile. Pourtant, ce n’est vraiment que sous l’Occupation que cet enfant réfugié prit conscience de sa judéité. La musique était déjà bien installée dans son cœur. Un don – du Ciel ou de la chance ? Allez savoir. Madame Fellah, juive hongroise, lui donna ses premiers cours et le piano devint son ami pour toujours.
Les années du be-bop et Miles Davis
Comment définir le style Urtreger, l’un des plus grands jazzmen de sa génération ? Il faut distinguer chez lui deux périodes. La première, celle des années Saint-Germain-des-Prés, se rattache au be-bop. Influencé, disons même imprégné par Bud Powell, il fonce à vive allure dans les mélodies, multiplie les prouesses. À la fin des années cinquante, il est engagé par Miles Davis – et sa sœur aînée, Jeanne, dite Jeannette, vive, drôle, qui vivra mille existences, deviendra même antiquaire place Dauphine et veillera beaucoup plus tard sur les enregistrements de René, connaît avec le trompettiste une histoire d’amour autrement sérieuse que celle de Gréco.
De toute éternité, c’est la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud que l’on cite quand on veut situer Urtreger dans l’histoire de la musique. Mais on a tort car, comme Bill Evans dans l’album Kind of Blue, le pianiste français y joue presque à contre-emploi, plus que discret, posant quelques notes abstraites auprès du soliste.
À cette époque, il est déjà très accroché. Par l’alcool et surtout par les drogues. Il va plonger, devenir un schmock, un mot yiddish qui désigne un fanfaron et, suivant ses propres termes, abandonner toute fiabilité. Pour gagner de quoi se procurer de la dope, il devient l’accompagnateur de Claude François, compose même J’ai bien mangé, j’ai bien bu pour Patrick Topaloff. En 1976, alors qu’il travaille au Club Med, il rencontre une femme dont il tombe raide amoureux. Pour elle, il va rompre. Avec la drogue et l’alcool.
Une renaissance musicale et personnelle
Ainsi s’ouvre la seconde période Urtreger. Jeu large, harmonies profondes, rien de primesautier, son pianisme tisse un lien avec la musique classique autant qu’avec le be-bop. Urtreger se définit comme un boche. Humour au second degré ? Pas seulement. Pour lui, cela veut dire qu’il accorde une rigueur extrême à la construction d’un morceau, de son improvisation. Chef d’équipe, il est devenu le Mensch, l’homme fiable, solide, un héros sur qui l’on peut compter. C’est en quintette ou en trio qu’il s’exprime le plus. L’architecte qui déploie puissance et gravité, c’est lui. Comme le tarama que l’on trouvait naguère chez Goldenberg (Goldo pour les intimes), il est fort en poisson.
Le sourire est pourtant chez lui permanent. C’est un être tendre, généreux, qui vous parle avec humanité, sans jamais rien juger. Parce qu’il garde en lui cette flamme des passionnés qui flaire le danger de loin, il part pour le Perche, s’initie à l’ornithologie – ce qui le raccorde un peu à Charlie Parker… – et devient, en amateur, un vrai champion d’échecs.
Évidemment, ce jeu peut se percevoir comme une transposition ludique, intellectuelle, du piano, les cases blanches et noires constituant, d’une certaine manière, un clavier. Mais la combinatoire qu’il offre le rapproche d’une autre tradition. Celle qui consiste à réinventer la lecture d’un texte, en chercher le sens caché qui se dérobe, et prendre conscience que les fenêtres ouvrent sur d’autres fenêtres, que les questions suscitent à l’infini d’autres questions.
René Urtreger, un jazzman talmudiste.
À lire : Le roi René. René Urtreger, par Agnès Desarthe, 265 p., 21,90 €.



