RN et LFI : sortir de l’Europe sans le dire
Ni le Rassemblement national ni La France insoumise ne parlent explicitement de quitter l’Union européenne. Et pourtant chacun, par un chemin différent, organise les conditions d’une rupture avec l’Union européenne — sans jamais prononcer le mot qui fâche.
Rompre avec la diplomatie européenne
Le Rassemblement national ne propose pas de sortir de l’UE. Il suggère simplement de ne plus faire ce que font nos partenaires. Chacun connaît la tentation « russe » de Mme Le Pen, ce n’est pas nouveau. Elle veut bien « aider l’Ukraine », mais refuse d’y « envoyer l’argent que la France n’a pas » — une manière de contester frontalement le prêt de 90 milliards d’euros que Bruxelles s’apprête à débloquer, pourtant validé par l’ensemble des Vingt-Sept. Le parti exclut d’ailleurs toute participation à une défense européenne qu’il qualifie de « chimérique ». Une ligne que ni Berlin, ni Varsovie, ni les pays baltes ne partagent.
Quant à LFI, ses positions à l’international ne sont guère différentes. LFI se veut « non alignée » et prône le retrait de l’OTAN, en commençant par le commandement intégré. Son attirance pour les régimes populistes d’Amérique latine (cf. le Venezuela) n’est guère cohérente avec la volonté des autres États membres de l’Union et avec la politique étrangère de l’Union. Enfin, le parti prône un « protectionnisme écologique et solidaire » suffisamment vague pour lui permettre de recourir le jour venu à n’importe quel errement.
Dans les deux cas, il ne s’agit pas de désaccords ponctuels : c’est un désalignement.
Rompre avec les règles de l’euro
Dans le document qui lui sert de programme, LFI reconnaît que plusieurs de ses mesures sont incompatibles avec les traités, les directives et le règlement européen : les règles de concurrence, la préférence pour la production locale dans les marchés publics, la restriction de la libre circulation des capitaux… autant de domaines où les mesures proposées seront immédiatement rejetées par la Cour de justice européenne, avec des sanctions financières à la clé. Y compris la suspension des fonds destinés à la France, comme l’a montré le précédent hongrois.
Jean-Luc Mélenchon ne demande pas à quitter l’Union. Mais sa proposition phare revient à en piétiner l’un des fondements : il exige que la BCE transforme les 20 % de dette publique française qu’elle détient en « dettes perpétuelles à taux nul ». Une demande qui suppose de faire plier une institution dont l’indépendance est inscrite dans les traités européens eux-mêmes — traités que la France a signés et que tout gouvernement s’engage à respecter. Sur les marchés financiers, une telle démarche déclencherait immédiatement une tempête qui entraînerait notre pays dans un abîme. Aucun mécanisme actuel ne permet une telle décision sans un affrontement ouvert avec Francfort et avec les capitales de la zone euro, qui n’ont aucune intention d’ouvrir cette boîte de Pandore éminemment dangereuse.
Quant au RN, c’est simple : le parti propose de réduire de 50 % la contribution de la France au budget communautaire. Et il s’imagine que nos partenaires vont laisser faire ?!?
Rompre avec les règles de droit
Le RN veut traiter différemment les citoyens européens selon leur nationalité, dans des domaines couverts par le droit de l’Union comme l’emploi, les prestations sociales, la concurrence, le droit d’établissement, les marchés… Tout cela entrera immédiatement en contradiction avec les principes du Traité en matière de non-discrimination et de libre circulation. La CJUE vient de le rappeler : même une disposition nationale de droit constitutionnel ne permet pas à un État membre d’écarter unilatéralement une règle applicable de l’Union.
Il y a plus grave encore, et les deux partis l’assument cette fois sans détour. Le RN défend de longue date la primauté du droit national sur le droit européen — le principe même sur lequel repose l’appartenance à l’Union, puisqu’un État qui décide seul quelles règles européennes il applique ou non n’est déjà plus, juridiquement, un membre à part entière. LFI, de son côté, mise sur l’appel au peuple et le référendum comme parade à tout blocage institutionnel — une méthode qui, en cas de désaccord avec Bruxelles, ouvre mécaniquement la voie à un vote de rupture.
Primauté nationale d’un côté, appel au peuple brandi comme arme de l’autre : ce sont les deux portes par lesquelles quitter l’Union sans avoir besoin de l’annoncer. Tout le monde a vu ce qu’a donné le Brexit : des années de négociations, une économie durablement affaiblie, une place perdue à la table où se décide l’avenir de l’Europe. La France n’a rien à gagner à emprunter ce chemin mortifère.
En bref, les deux extrêmes du paysage politique français font mine de ne pas vouloir sortir de l’Europe tout en rendant impossible son maintien dans l’Union. Dans les deux cas, il s’agirait d’en devenir le « passager clandestin ». Ces positions sont indignes de la France.
Les conséquences n’en seront pas seulement désastreuses pour notre pays. Elles seront catastrophiques pour l’Europe entière : l’Union, c’est une évidence, ne pourrait survivre au départ de la France. Il faut le dire haut et fort : ceux qui conspirent en ce sens commettent une mauvaise action.



