Rusalka : petite sirène, grand opéra
Antonin Dvořák a écrit et composé l’opéra Rusalka en 1901. L’Opéra Bastille a décidé d’illustrer le fabuleux destin de cette attachante petite sirène dans une mise en scène d’une modernité séduisante.
L’Opéra Bastille évoque une tour de Babel. Aucun dress code alentour. Venir en jean ou en fourreau de soie : tout est toléré, c’est égal. À la première de Rusalka, on entend des conciliabules en russe, en suédois, en anglais. Même le public est dépaysant. Quant au plateau, vide d’objets inutiles, il éblouit par sa simplicité épurée : toutes les nuances de blanc — neige, irisé, maculé d’une lueur bleu acier — forment une toile de fond minérale où l’action peut se dérouler en toute neutralité.
Une scénographie épurée à l’Opéra Bastille
Trois ondines vêtues de voiles vaporeux émergent d’un long sommeil, comme des orchidées qui éclosent. Celle qui dort encore, c’est l’héroïne de ce conte tragique, Rusalka. Cette créature – la belle Nicole Car, qui chante aussi bien qu’elle danse – hante nos nuits depuis deux siècles. Pionnier : Friedrich de La Motte-Fouqué qui publie Ondine, suivi par Pouchkine qui tisse un drame inachevé intitulé La Roussalka. Mais la plus célèbre des filles de l’eau, on la doit au Danois Hans Christian Andersen. Sa Petite Sirène de pierre, plantée sur son rocher, à Copenhague, attend pour l’éternité l’homme qui la délivrera. Enfin, en 1901, le Tchèque Antonin Dvořák transcende cette déchirante histoire, métaphore du fossé entre les humains et les divinités, en opéra. Une splendeur.
Robert Carsen revisite le mythe
Le metteur en scène Robert Carsen est futé. Il connaît le poids du passé. Il sait que Walt Disney a façonné dans l’imaginaire collectif une fille-poisson à la chevelure et aux écailles rouges. Un design kitsch et chargé. Alors, il fait tout le contraire. Il déleste la sirène, la délivre de sa parure et la prive même de sa pittoresque queue. Surgit une adolescente ordinaire, à ceci près qu’elle est la fille du terrible Ondin, mauvais karma.
Ce ténébreux géniteur ne plaisante pas avec les traditions. Puisque Rusalka est tombée amoureuse d’un prince vivant sur terre, elle sait, dit-il, ce qu’il lui reste à faire. Arrive la terrifiante prêtresse Jezibaba qui scelle un pacte avec Rusalka : si son charme opère, l’ondine deviendra humaine, certes, mais perdra sa voix. Dans le cas contraire, elle sombrera dans le royaume sous-marin et le prétendant périra. Atroce dilemme — aimer au point d’en perdre la parole — dont toute la psychanalyse, Bruno Bettelheim en tête, fera plus tard ses choux gras.
Deux mondes face à face
La scénographie est audacieuse. Les ondines pataugent dans des flaques d’eau sans perdre leur charme ni leur voix. Le décor figure deux dimensions : le monde d’en bas, aquatique et bleuté, et le monde d’en haut matérialisé par une chambre d’hôtel suspendue, hypermoderne, où trône un lit nuptial tentateur. La langue tchèque chantée ensorcelle et tous les artistes vibrent au diapason de ce conte de fées surnaturel, cruel, baroque et génial.



