Russie-Europe : Poutine ouvre un nouveau front
La guerre hybride de la Russie contre l’Europe prend une nouvelle ampleur. L’Otan a augmenté son niveau d’alerte, les pays du front est de l’Alliance sont sur le qui-vive, les États-Unis restent attentistes et l’Europe cherche la parade.
Décidé à intimider les pays soutenant l’Ukraine, Vladimir Poutine multiplie les provocations. La dernière alerte s’est jouée mardi dans le ciel de Lituanie : un drone a été abattu par la chasse de l’Otan. L’engin provenait du Bélarus voisin, il s’est écrasé sans dommage. Ce n’est pas la première fois que l’espace aérien lituanien est violé de la sorte, il s’agit cependant de la première intervention aérienne de l’Otan dans ce pays. En juillet dernier, le président Gitanas Nauseda avait souhaité que son pays soit rapidement intégré dans la défense nucléaire de l’Alliance.
Les provocations russes se multiplient
Lundi encore, un hélicoptère danois a été ciblé par des fusées de brouillage tirées depuis une frégate russe croisant dans les eaux internationales au sud du Danemark. Une des fusées a frôlé la carlingue de l’appareil. Là aussi, ce n’est pas une première, le couloir aérien longeant le Danemark est étroit entre la Russie et les pays baltes.
C’est le dimanche 13 septembre que l’on a frôlé la catastrophe. Un train assurant la ligne régulière Varsovie-Kiev a été touché par un drone russe à deux kilomètres de la frontière polonaise. Par chance, aucune victime n’est à signaler parmi les 206 passagers. Sauf qu’un autre train venant de Kiev était passé quelques minutes auparavant avec, à son bord, deux anciens Premiers ministres, l’Anglais Boris Johnson et le Suédois Carl Bildt, qui voyageaient en compagnie de l’ex-patron de la CIA, David Petraeus.
La ligne Varsovie-Kiev est un maillon essentiel dans la chaîne de soutien logistique à l’Ukraine. Le réseau ferré joue un rôle clé dans la défense nationale : il assure le ravitaillement du front, alimente les marchés et l’armée dans un pays où le ciel est surveillé par les drones de Moscou. Les cheminots ukrainiens savent modifier les horaires des convois pour éviter les frappes des Russes qu’une trop grande régularité favoriserait. Avant l’incident sur la frontière polonaise, le hub de l’aéroport de Leipzig avait été menacé d’un attentat par le biais d’un drone armé détecté à la dernière minute. Cette plate-forme est, elle aussi, un point d’appui pour ravitailler Kiev en matériel militaire.
La stratégie du Kremlin est claire : Moscou s’en prend aux pays qui soutiennent la résistance ukrainienne ; une nouvelle ligne de front se dessine qui ne dit pas son nom, composée des pays d’Europe centrale, entre la mer Baltique et la mer Noire.
L’Otan hausse son niveau d’alerte
Le regain d’activisme du Kremlin date des accusations formulées le 1er septembre par les responsables allemands contre la Russie à la suite de l’attentat manqué de Leipzig. La découverte de cet engin chargé d’un explosif militaire, le 5 août dernier, a débouché sur l’arrestation d’un suspect ayant la double nationalité russe et bélarusse. Pour la Russie, cette mise en accusation devant l’opinion internationale restera comme un point de bascule.
Si la fébrilité manifestée par le Kremlin est évidente, celle de l’Otan ne l’est pas moins. « Je note que l’Alliance atlantique réagit plus brutalement et plus rapidement, souligne le général Trinquand (1). L’accélération est nette avec des incursions de drones en Roumanie, Bulgarie, ou encore l’affaire de Leipzig. Ensuite, le patron de la CIA, John Ratcliffe, est passé à Moscou le 25 août. Il a averti les Russes qu’il ne fallait pas toucher à l’Otan. On a pu croire qu’ils allaient poursuivre leurs provocations en évitant la zone de l’Alliance. L’affaire du train Kiev-Varsovie peut le laisser penser car le drone a frappé sur la frontière, mais en Ukraine. Pour le drone menaçant la Lituanie mardi, c’est tout autre chose, attendons l’enquête. »
Ainsi, le récent passage à Moscou et Varsovie de Jared Kushner et Steve Witkoff n’a rien donné. La guerre se poursuivra durant l’hiver, la Russie va encore tester la solidité des chaînes logistiques de l’Ukraine. L’ancien ambassadeur de France à Moscou, Pierre Lévy, a coutume de dire : « Poutine est allé trop loin pour ne pas aller plus loin. »
L’Europe face au risque d’escalade
L’Europe est-elle prête à déjouer les provocations du Kremlin aussi longtemps que nécessaire ? Cette question en appelle une autre : quelle sera l’attitude américaine si la Russie augmente encore la pression ? Dominique Trinquand évoque une hypothèse : « Voyez ce que Trump a dit après la frappe sur le train venant de Kiev : “Monsieur Zelensky, arrêtez donc de taper sur le pétrole russe.” Joli renversement : d’agressé, l’Ukraine devient l’agresseur. Et puis, quelle sera la réaction des Européens… Peuvent-ils élargir la protection de l’espace aérien de l’Otan en direction de l’Ukraine ? Ne faut-il pas augmenter l’espace aérien de l’Alliance ? J’entends par là les drones russes traversant le pays pour atteindre l’ouest du pays : l’Otan ne peut-elle pas les considérer comme une menace pour elle-même et les abattre ? »
(1) Prochaine publication en octobre : N’ayons pas peur, Éditions Robert Laffont.



