Salon de l’armement : la leçon ukrainienne

par Bernard Attali |  publié le 03/07/2026

En 2022, beaucoup prédisaient l’effondrement rapide de l’Ukraine. Ce pays que l’on disait fini expose désormais son savoir-faire devant les grands industriels de la défense. Cette démonstration raconte une histoire que bien des experts n’avaient pas vue venir.

Villepinte, 15 juin 2026. Pavillon ZBROYA, vitrine de l'industrie de défense ukrainienne, lors du salon international de la défense et de la sécurité Eurosatory 2026. Plusieurs entreprises ukrainiennes présentent leurs innovations dans les domaines des drones, de la guerre électronique, de la robotique et des systèmes de défense. (Photo Frédéric Pétry / Hans Lucas via AFP)

Eurosatory, juin 2026, salon de l’armement. Il y a deux ans, le stand ukrainien tenait sur une travée. Une dizaine d’entreprises, perdues dans l’immensité du parc des expositions, qu’on visitait par curiosité. Cette année, quatre-vingts entreprises sont là, venues de l’Ukraine en guerre. La cinquième délégation nationale du salon par le nombre d’exposants, derrière la France, les États-Unis, l’Allemagne et l’Australie. En quatre ans de guerre, l’invité de passage est devenu l’attraction centrale d’un des plus grands salons d’armement du monde.

Il faut se souvenir d’où l’on partait. En février 2022, peu de nos responsables — militaires, diplomatiques, médiatiques — donnaient à l’Ukraine plus de quelques jours avant de s’effondrer devant la puissance russe. Les calculs d’état-major occidentaux évoquaient une chute de Kiev en soixante-douze heures. Certains évoquaient l’évacuation du gouvernement ukrainien et son exil. Ce n’était pas seulement le résultat d’une analyse militaire : c’était le réflexe d’un Occident habitué, depuis la chute du Mur, à penser la puissance en termes de masse, de PIB, de divisions blindées — toutes choses où la Russie semblait écrasante sur le papier. Ce qui a été sous-estimé, c’est précisément ce que les stands de Villepinte ont rendu visible : la détermination ne se mesure pas en chars. Un petit pays peut tenir tête à un empire quand il sait pourquoi il combat.

Un chiffre devrait, à lui seul, faire réfléchir : la capacité industrielle de défense ukrainienne est aujourd’hui estimée à 55 fois son niveau d’avant l’invasion. Kiev n’a pas seulement survécu : elle a bâti une base industrielle de défense estimée à 50 milliards de dollars. Plus de 90 % des drones utilisés au front sont désormais ukrainiens. La production de drones a bondi en quatre ans de 137 %, la fabrication de robots terrestres de 488 % et les vecteurs de la guerre électronique de 215 %. Un pays bombardé, amputé d’un cinquième de son territoire, privé d’une partie de son réseau électrique chaque hiver, a donc construit en quatre ans ce que l’Europe entière n’a pas su bâtir en deux décennies : une base industrielle de défense qui produit au rythme de la nécessité et non au rythme des palabres politiques.

Deux secrets à la clé : le pragmatisme et la volonté

La première chose qui frappe sur les stands ukrainiens d’Eurosatory, c’est l’absence de ce vocabulaire compliqué qui habite habituellement les salons — concepts, acronymes, démonstrateurs, prototypes… Ici, ni promesse technologique ni marketing vendeur. Chaque drone, chaque système de guerre électronique, chaque module porte la mention tacite ou explicite d’avoir été éprouvé au combat, dans les tranchées du Donbass ou les champs de Pokrovsk, dans le feu et les drames.

Cette manière ukrainienne est cruciale : la sophistication n’est pas la finalité. Seule compte l’efficience sur le terrain. Un officier letton présentait, lors d’une table ronde, les images d’une colonne de blindés russes anéantie en quinze minutes par des essaims de drones FPV, sans un seul soldat au sol, sans artillerie — une opération qui, m’expliquait-il, aurait nécessité vingt-quatre heures et des pertes humaines il y a encore deux ans. Pas de munition à plusieurs millions d’euros. Pas de chaîne de production occidentale alourdie de quinze ans de cahier des charges. Juste des objets relativement simples, produits vite, en masse, et perfectionnés au rythme où l’ennemi s’adapte.

Il y a là, en outre, quelque chose qui dépasse la simple logique économique. C’est une affaire de volonté nationale. Quand un pays est animé d’une foi collective, quand il sait que sa survie dépend de sa capacité à produire plus vite que l’adversaire ne détruit, il se réorganise en conséquence — les cycles d’homologation se compressent, les financements arrivent, les ingénieurs civils se reconvertissent. Vite. Aucune directive européenne n’a jamais produit cet effet.

Une leçon stratégique pour l’Europe

Bien sûr, il faut, en quittant les travées ukrainiennes pour celles, plus policées, des industriels français ou allemands, résister à une tentation : celle de l’enthousiasme béat. Le commissaire général d’Eurosatory l’a d’ailleurs rappelé sans détour. Il y a une différence entre s’inspirer d’un modèle et l’importer tel quel. Et la dépendance américaine reste forte : la connexion à Starlink demeure cruciale pour la défense du pays.

Mais si la prestation ukrainienne à Villepinte interpelle, c’est qu’elle agit comme un miroir grossissant. Elle montre ce qu’aurait pu être une Europe de la défense si elle avait pris au sérieux, dès 2014, les signaux que lui envoyait le dictateur qui règne à Moscou. Elle nous montre une détermination que nos propres calendriers électoraux, nos arbitrages budgétaires feutrés et notre confort stratégique post-1989 ont méthodiquement désapprise.

On ressort d’Eurosatory avec une question qui dépasse les drones et les systèmes antimissiles : sommes-nous capables, nous Européens, de retrouver cette détermination sans avoir d’abord à subir le même prix que celui payé par l’Ukraine ? Le secret ukrainien n’est pas technologique. Il est moral. Aucune loi de programmation militaire, aucun sommet européen, aucun fonds de soutien à l’industrie de défense, aucun plan sur « l’avion du futur » ne produira cette volonté collective tant qu’elle ne sera pas soutenue par une opinion courageuse et mobilisée.

En quittant Villepinte, je repensais à l’immense courage des Britanniques pendant la guerre, sous les bombes allemandes. Au total, entre 1939 et 1945, le Royaume-Uni a produit 132 000 avions, près de 30 000 chars et des milliers de navires de guerre, tout en développant des innovations scientifiques majeures. C’est la résilience de la population qui a fait du Royaume-Uni, sous le leadership de Churchill, l’un des principaux « arsenaux » de la démocratie face à l’agression allemande.

La véritable puissance militaire ne se mesure pas seulement en crédits budgétaires ou en lignes de production, mais dans cette capacité à transformer l’urgence existentielle en discipline collective. C’est ce supplément d’âme, plus que n’importe quelle technologie, qui devrait inspirer l’Europe de la défense avant que l’histoire ne lui impose, dans la douleur, le nécessaire sursaut.

Bernard Attali

Editorialiste