Sénégal : le lion à deux têtes

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 12/06/2026

Entre Bassirou Diomaye Faye, président du Sénégal, et Ousmane Sonko, son Premier ministre, le divorce est consommé depuis le 22 mai 2026, date à laquelle le premier a limogé le second de ses fonctions. Faut-il y voir une dyarchie devenue invivable au sommet de l’État ou l’expression de divergences plus profondes ?

Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko (à gauche) et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye lors d'un évènement sur le massacre de Thiaroye au palais présidentiel de Dakar, le 16 octobre 2025. (Photo PATRICK MEINHARDT / AFP)

À force de provocations de la part d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye a fini par se séparer de son « ami » à la tête du gouvernement. L’histoire remonte à 2024. Les deux hommes, alors dirigeants du Pastef (Parti africain des Sénégalais pour le travail, l’éthique et la fraternité), sont emprisonnés comme opposants politiques par le président d’alors, Macky Sall. Accusé de diffamation, Sonko, fondateur et leader du parti, est empêché de se présenter à l’élection présidentielle. Il choisit alors Diomaye pour le remplacer.

Les deux hommes sont libérés peu avant le scrutin. Diomaye est élu dès le premier tour, tant le désir de changement est grand au pays de la Teranga. Il appelle alors Sonko à ses côtés et le nomme Premier ministre.

Cette direction bicéphale ne dure guère. Sonko supporte mal de ne pas exercer directement le pouvoir, considérant que le président n’a été élu que « par substitution ». De son côté, Diomaye entend exercer pleinement les prérogatives que lui confère sa fonction.

Sonko multiplie alors les déclarations et les sous-entendus, laissant entendre que son « ami » n’est rien sans lui ni sans le Pastef, et qu’il demeure le véritable chef du pays. Les tensions s’accumulent. Après plusieurs mois de frictions, Diomaye finit par se lasser et limoge son Premier ministre le 22 mai 2026, avant de nommer dans la foulée un nouveau gouvernement.

Les élections législatives ayant donné au Pastef une large majorité, Sonko est immédiatement porté à la présidence de l’Assemblée nationale. Il devient ainsi le chef du pouvoir législatif et promet, en substance, à celui qu’il ne considère plus que comme le chef de l’exécutif, une cohabitation potentiellement périlleuse. Enfin, le 6 juin dernier, lors du congrès du Pastef, il est réélu triomphalement à la tête du parti et désigné candidat à l’élection présidentielle de 2029.

Des divergences de fond

On pourrait ne voir dans cet épisode qu’une querelle classique entre deux hommes incapables de partager le pouvoir. Pourtant, même si les deux camps affirment solennellement que rien ne les sépare sur le plan stratégique, des divergences réelles sont progressivement apparues, au risque de donner l’impression que la ligne politique du pays flotte désormais au gré de courants contradictoires.

Le Pastef lui-même porte les traces de cette fracture. Plusieurs figures importantes du parti ont choisi de suivre Diomaye dans la constitution de son nouveau gouvernement. Certes, le congrès a donné l’image d’un parti rassemblé derrière Sonko. Mais, comme souvent dans ce type de situation, une tension apparaît désormais entre l’exercice du pouvoir dans le respect des institutions et la tentation de prolonger une posture d’opposition plus radicale.

Ousmane Sonko semble avoir choisi cette seconde voie et vouloir y entraîner son parti. Peut-être s’agit-il d’une posture tactique. Mais dans son récent opuscule intitulé Continuer Fanon, il développe plusieurs thèses qui vont clairement dans ce sens. Au panafricanisme revendiqué par Sonko, Diomaye préfère la souveraineté nationale. À la lutte contre l’impérialisme, il répond par le maintien du dialogue avec l’ancien colonisateur. À l’idéologie fanonienne, il oppose un discours plus pragmatique et plus conciliant sur le plan sociétal.

Les deux hommes partagent toutefois une même faiblesse : ils semblent encore largement désarmés face à la grave situation économique du pays, notamment face à son endettement considérable. Selon des estimations désormais confirmées tant par la Cour des comptes sénégalaise que par le FMI, la dette laissée par le gouvernement de Macky Sall atteindrait près de 140 % du PIB, un niveau record sur le continent africain.

Les négociations engagées avec le FMI et plusieurs institutions financières internationales afin de rééchelonner et d’alléger cette dette ne sont toujours pas achevées. Les emprunts deviennent de plus en plus coûteux, les prix augmentent et la pauvreté progresse dans un pays déjà profondément inégalitaire.

Pourtant, grâce notamment aux ressources apportées par les diasporas, le Sénégal demeure relativement calme. Ni le limogeage de Sonko, ni son élection à la tête de l’Assemblée nationale, ni même le congrès du Pastef n’ont provoqué de grandes mobilisations populaires. Le pays semble suspendu. Suspendu entre deux orientations politiques. Suspendu entre deux hommes qui s’affrontent désormais « entre amis », l’un exerçant le pouvoir, l’autre préparant activement sa candidature pour 2029. Suspendu aussi au-dessus d’un gouffre économique et social dont l’ampleur ne cesse de croître. C’est là que se jouera l’arbitrage décisif.

Jean-Paul de Gaudemar

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