Serbie : Vučić, l’apprenti Poutine des Balkans

par Régis Poulain |  publié le 10/07/2026

Personne ne l’avait vu venir. Le président conservateur serbe Aleksandar Vučić vient d’annoncer publiquement sa démission prochaine, à un an de l’échéance de son mandat. La Constitution serbe lui interdit de briguer un troisième mandat consécutif : il pourrait redevenir Premier ministre.

Quelques milliers de manifestants se rassemblent à Kraljevo, en Serbie centrale, le 28 juin 2026, pour un rassemblement organisé par des étudiants, au lendemain de l'annonce par le président serbe Aleksandar Vučić de sa démission « dans les semaines à venir », après plus d'un an de manifestations menées par les étudiants. (Photo UROS ARSIC / AFP)

L’annonce surprise a paralysé l’opposition, dont la réaction est demeurée atone. Seul le SNS, le parti de Vučić, a déclaré qu’en cas de démission, il lui reviendrait d’accepter ou non de conduire sa liste aux élections législatives anticipées qui ne manqueraient pas d’être convoquées. Il pourrait alors redevenir Premier ministre, comme il l’avait déjà été entre 2014 et 2016.

Cette manœuvre politicienne intervient dans un contexte de très fortes tensions au sein de la société serbe. Depuis dix-huit mois, des manifestations et un mouvement étudiant d’ampleur parcourent le pays. Les opposants dénoncent une caste corrompue au pouvoir, dont la prévarication tue : l’auvent de la gare de Novi Sad s’est effondré en novembre 2024, faisant 16 morts, alors qu’il venait d’être rénové. Où est passé l’argent, s’il n’a pas été utilisé pour financer les travaux ? Le gouvernement a refusé de répondre, provoquant le plus important mouvement social que le pays ait connu depuis la chute de Slobodan Milošević en 2000.

Depuis, l’État serbe s’est durci, procédant à l’arrestation de plusieurs militants étudiants et dénonçant un « complot de l’étranger », comme à son habitude. L’Union européenne s’est illustrée par son silence, alors que la Serbie fait toujours officiellement partie des pays candidats. Un rapport adopté le 8 juillet par le Parlement européen estime toutefois que le processus est « au point mort », les garanties en matière d’État de droit et d’alignement sur les grands axes de la politique étrangère européenne n’étant toujours pas réunies.

Belgrade entre Bruxelles, Pékin et Moscou

Belgrade cultive une position d’équilibre : Aleksandar Vučić a été reçu il y a peu à l’Élysée, avant d’être accueilli à bras ouverts par Xi Jinping à Pékin, le lendemain du départ de Vladimir Poutine. Le président de la petite république balkanique se rêve en honnête courtier des relations Est-Ouest, tout en bénéficiant des subsides et des investissements européens. Viktor Orbán vaincu, il demeure le principal point d’ancrage de Pékin sur le continent européen, à un jet de pierre de l’Union européenne.

Le coup tactique de Vučić aurait pour effet de le maintenir au centre du jeu politique, rôle qu’il occupe depuis déjà douze ans. Le verrouillage des institutions serbes n’atteint ni le degré de celui observé en Russie, ni même celui de la Hongrie de Viktor Orbán ou de la Pologne du PiS, le parti Droit et Justice. Reste une pratique autoritaire du pouvoir, au service d’un homme héritier du clan Milošević et qui n’hésite pas à louvoyer avec l’État de droit. Son parti a financé pendant des semaines un camp de soutien, installé dans des tentes militaires devant le Parlement. On pouvait y voir des tee-shirts à l’effigie de Ratko Mladić, sous une carte gigantesque de la Serbie incluant le Kosovo, entre les tables de camping et les bouteilles de rakia.

L’opposition morcelée est aujourd’hui incapable d’une telle démonstration de force, mais elle n’est cependant pas morte : en cas de démission, elle disposerait de trois mois pour s’accorder sur un candidat commun à l’élection présidentielle.

Régis Poulain