Sortons du piège de la dette

par Bernard Attali |  publié le 19/06/2026

La France doit assainir ses finances publiques. Mais entre l’austérité aveugle et le refus de voir la réalité budgétaire, il existe une voie plus exigeante : elle consiste à distinguer les dépenses qui préparent l’avenir de celles qui ne produisent plus les effets attendus.

Couverture du rapport de l’Institut Avant-garde « L’ajustement sans les larmes »

Le pays vit depuis plusieurs années dans une contradiction préoccupante. Jamais les inquiétudes sur l’état des finances publiques n’ont été aussi fortes, et jamais le débat politique n’a semblé aussi incapable d’aborder sereinement les solutions. Entre les tenants de l’austérité, qui voient dans la réduction massive des dépenses publiques l’unique remède, et ceux qui considèrent la dette comme un problème secondaire, le débat se résume trop souvent à une opposition de slogans.

C’est cette impasse que cherche à dépasser le rapport de l’Institut Avant-garde, L’ajustement sans les larmes – Rétablir l’équilibre budgétaire sans sacrifier l’avenir. Fruit de plusieurs mois de travaux menés par de jeunes économistes et de nombreux experts, ce document propose une réflexion ambitieuse sur les moyens de restaurer durablement les finances publiques sans compromettre les investissements indispensables à la prospérité future.

Une dette devenue impossible à ignorer

Le constat est connu. Avec une dette publique supérieure à 3 400 milliards d’euros, un déficit structurel parmi les plus élevés de la zone euro et une charge d’intérêts appelée à croître, la France ne peut plus ignorer durablement la question budgétaire. La période des taux d’intérêt exceptionnellement faibles, qui permettait de repousser les arbitrages, appartient désormais au passé.

Pour autant, les auteurs refusent la logique des coupes budgétaires aveugles. Ils rappellent qu’une réduction brutale des dépenses peut ralentir la croissance, accroître le chômage et finalement dégrader les comptes publics qu’elle prétend assainir. Leur approche consiste à distinguer les dépenses qui préparent l’avenir de celles dont l’efficacité est contestable. L’éducation, la recherche, la santé, l’innovation ou la transition écologique doivent être préservées, tandis que certaines aides, dépenses fiscales ou certains dispositifs accumulés au fil du temps méritent d’être réévalués.

Cette méthode repose sur une idée simple : toutes les dépenses publiques ne se valent pas. Certaines créent de la richesse future ; d’autres entretiennent des situations acquises sans bénéfice démontré pour la collectivité. L’objectif n’est pas seulement de réaliser des économies comptables, mais de privilégier les ajustements les moins pénalisants pour l’activité et l’emploi.

La réforme fiscale au cœur du débat

Le principal mérite du rapport est sans doute d’aborder un sujet que la plupart des responsables politiques évitent : la réforme fiscale. Au fil des décennies, le système fiscal français s’est construit par empilements successifs de crédits d’impôt, d’exonérations et de régimes dérogatoires. Il en résulte un ensemble complexe, parfois peu efficace et souvent difficilement lisible.

Le rapport rappelle une évidence : aucun redressement durable des finances publiques ne peut reposer exclusivement sur la réduction des dépenses. Une réflexion sur les recettes est également nécessaire. Non pour augmenter indéfiniment les prélèvements, déjà élevés, mais pour s’assurer que la fiscalité répond réellement à des objectifs économiques et sociaux cohérents. Cela conduit notamment à réexaminer certaines niches fiscales coûteuses ainsi que la fiscalité du patrimoine, des successions ou des revenus du capital.

Évaluer l’efficacité des dépenses publiques

Le rapport remet également en lumière un autre sujet longtemps négligé : l’évaluation des aides publiques aux entreprises. Depuis plusieurs décennies, l’État a multiplié les mécanismes de soutien sous forme de subventions, d’exonérations, de crédits d’impôt ou de garanties publiques. Les travaux récents du Sénat ont montré l’existence de plus de 2 000 dispositifs distincts pour un coût dépassant 200 milliards d’euros par an, tout en soulignant les insuffisances persistantes de leur évaluation.

Cette exigence d’évaluation constitue l’un des apports majeurs du rapport. Une politique publique n’est pas efficace parce qu’elle est coûteuse ; elle l’est parce qu’elle atteint les objectifs qui lui ont été assignés.

Au fond — sous couvert d’une analyse technique — le rapport pose une question éminemment politique : quelles sont les missions que la nation souhaite continuer à financer collectivement ? Derrière les chiffres se cachent des choix de société. Faut-il privilégier l’investissement dans l’éducation, la recherche, l’industrie, l’intelligence artificielle ou la transition écologique, ou préserver des dispositifs dont l’utilité n’est plus démontrée ?

Naturellement, plusieurs des réformes proposées seront difficiles à mettre en œuvre et se heurteront à de puissants intérêts. Et l’effort nécessaire demeure considérable. Mais ces difficultés ne doivent pas masquer l’essentiel : il existe une voie entre l’austérité brutale et l’irresponsabilité budgétaire. Une voie qui consiste à évaluer rigoureusement l’efficacité des dépenses publiques, à remettre en question certains avantages acquis, à préserver les investissements d’avenir et à ouvrir enfin le débat sur la réforme fiscale.

À l’approche des prochaines échéances politiques, cette réflexion apparaît particulièrement utile. Car la question n’est plus de savoir si la France devra rééquilibrer ses finances publiques, mais comment le faire sans compromettre la croissance, la cohésion sociale, la compétitivité économique et la préparation de l’avenir.

Bernard Attali

Editorialiste