Stéphane Le Foll : « La loi d’urgence agricole mène à l’impasse »
L’ex-ministre de l’Agriculture de François Hollande déplore que le gouvernement et le Parlement se soient enfermés dans une idéologie qui exclut toute alternative aux phytosanitaires. Il rappelle qu’il avait promu l’agroécologie lors de la loi d’avenir qu’il avait fait voter, un projet auquel Emmanuel Macron a tourné le dos.
L’agroécologie comme projet d’avenir
LibreJournal : L’acétamipride et le flupyradifurone, deux néonicotinoïdes toxiques, avaient été interdits en France il y a dix ans. Ils ont été rétablis par le Parlement. Scandaleux ?
Stéphane Le Foll : Scandaleux, ce n’est pas le mot que j’utiliserais. Je pense que c’est surtout une erreur stratégique et politique. L’agriculture a besoin d’un projet d’avenir, elle ne peut pas se contenter de préserver son modèle du passé.
C’est bien ce que j’avais réalisé avec la loi d’avenir qui avait été adoptée, je le rappelle, quand j’étais ministre de l’Agriculture, avec une large majorité qui avait réuni, à l’époque, toute la gauche et le centre.
La France avait pourtant été pionnière en 2016, sous la présidence de François Hollande, quand vous étiez ministre de l’Agriculture. C’est elle qui avait fait interdire dans toute l’Europe les néonicotinoïdes, dangereux pour la santé ?
Oui, elle avait été à l’avant-garde, car nous avions posé les bases d’un nouveau modèle de développement durable, productif, performant de façon environnementale et sociale, avec le concept d’agroécologie. Ce concept est évidemment contesté par la FNSEA et la droite, en particulier celle du Sénat, puisque monsieur Duplomp a osé affirmer que « l’agroécologie tue l’agriculture française ».
Seules ces deux substances ont échappé à l’interdiction et l’Europe continue à jouer la montre, alors qu’elles provoquent des troubles du neurodéveloppement et contaminent les nappes phréatiques. Savez-vous pourquoi ?
L’Europe joue la montre, comme la France aujourd’hui, parce qu’elle n’a pas la volonté politique de se donner les moyens de penser l’agriculture autrement. Elle répète les gammes du triptyque des années 1970-1980 : chimie, machinisme et génétique, en oubliant l’agronomie, la place et le rôle des sols, celui des couvertures de sols, des rotations longues et plurielles. J’ai lu qu’un grand plan européen de développement de protéines pour l’alimentation animale est en construction et qu’il doit être couplé avec des légumineuses. C’est enfin un signal qui va dans le bon sens.
On ne peut se passer des phytosanitaires qu’en repensant les modèles de production.
Les alternatives aux phytosanitaires abandonnées
Certains évoquent le lobbying actif des « firmes » agrochimiques. Est-ce exact ? Savez-vous lesquelles ?
Sur ce sujet, je n’ai qu’un souvenir. Dans la loi d’avenir, sur proposition de l’INRAE, j’avais mis en place un mécanisme qui visait à chercher des alternatives aux phytosanitaires par l’obtention de certificats d’économie de produits phytosanitaires pour les vendeurs de ces produits. Ce mécanisme, appelé CEPP, fixait comme objectif de diminuer de 30 % la consommation de produits phytosanitaires en s’appuyant sur les bonnes pratiques des fermes Ecophyto. Ce mécanisme a été contesté auprès du Conseil d’État par Coop de France, l’Union des industries de la protection des plantes et les entreprises de négoce. Ils ont obtenu gain de cause et remis l’ouvrage sur le métier. La première loi EGalim a fini le travail en abandonnant définitivement le principe.
Quand on ne cherche pas d’alternatives aux phytosanitaires, on ne risque pas d’en trouver. C’est là tout le problème de cette loi d’urgence, qui tourne définitivement la page des alternatives et emmène tout le monde dans une impasse économique et écologique pour des raisons idéologiques.
Beaucoup disent que l’Anses n’est pas un organisme indépendant, mais qu’elle est sous tutelle administrative de l’État et intègre dans ses conclusions les argumentaires des grandes firmes européennes. Une entorse à l’indépendance scientifique ?
Je rappelle que c’est dans la loi d’avenir que le pouvoir de donner les autorisations de mise sur le marché a été donné à l’Anses. Dans la première mouture de la loi Duplomb, cette agence a d’ailleurs failli perdre cet agrément à cause de son tropisme supposément trop favorable aux thèses écologistes. Il ne faut pas maintenant basculer dans l’autre sens sans aucune raison. L’Anses mérite qu’on la laisse travailler sereinement.
Pourquoi revenir en arrière alors que le Conseil constitutionnel a censuré la loi Duplomb et que trois millions de Français ont signé une pétition contre ?
Il faut poser la question à ceux qui ont voté cette loi d’urgence. Je le redis, c’est une loi avec un présupposé idéologique qui est biaisé et qui n’offre aucune perspective d’avenir et de soutenabilité, en particulier avec le réchauffement climatique.
Les noisettes, cerises, pommes et betteraves françaises vont pouvoir en être aspergées. Y avait-il, ou non, un vrai problème de rendement pour les agriculteurs de ces filières ?
Le revenu agricole dépend du volume de la production multiplié par le prix de vente, moins les coûts de production. Aujourd’hui, on ne raisonne que sur le prix et le volume, pas sur la structure des coûts de production. C’est une erreur funeste économiquement et écologiquement. L’agriculture a une fonction de production qui intègre les sols, la photosynthèse et le vivant. Elle ne peut pas être traitée comme une fonction basique capital-travail.
Chaque secteur de production doit trouver des alternatives et il y en a si on prend la peine de les chercher. Si on part du principe qu’il n’y en a pas, sauf à remplacer des molécules par d’autres molécules, le pari est perdu d’avance.
Mais de toute manière, les Français en ingurgitent lorsqu’elles viennent des autres pays d’Europe !
C’est un raisonnement qui laisse à croire que tout ce qui vient d’ailleurs est produit de manière déloyale ou que l’agriculture française subirait la loi des autres. La recherche d’harmonisation ou de clauses miroirs, comme on dit, est nécessaire. Mais elle ne peut pas tout justifier, sauf à dire que si on faisait comme les autres, on serait par principe compétitif. C’est toute l’histoire des signes de qualité français qui serait remise en cause.
Une fracture politique sur l’agriculture
Certains députés ont failli en venir aux mains. Ce texte a profondément divisé l’Assemblée nationale, au sein même du bloc central…
Ce vote marque une fracture profonde entre ceux qui veulent se tourner vers l’agroécologie et ceux qui en font la cause de tous les maux. Les seconds ont tort et c’est pour cela que le débat au sein du bloc central est aussi vif.
Sébastien Lecornu a refusé de laisser les députés voter sur l’article concerné et les a piégés avec un vote bloqué, d’où leur colère…
Oui. Après, tout le reste, ce sont des péripéties politiciennes sans intérêt.
Il s’était pourtant engagé à ce que cet article ne figure pas dans le texte de la loi…
Ils vont avoir du temps pour s’expliquer entre eux.
En fait, ce sont les sénateurs qui ont introduit l’article en question, au grand dam des députés. Pourquoi ce déni de démocratie ?
Le Sénat fait partie du Parlement et il n’y a pas de déni de démocratie : il y a simplement deux visions qui s’opposent brutalement.
Monique Barbut a présenté sa démission, après Nicolas Hulot et François de Rugy, pour des raisons différentes. Il est donc impossible d’être ministre de l’Environnement en France, le pays des agriculteurs ?
Oui, l’impasse politique en cette fin de mandat d’Emmanuel Macron sur la question environnementale trouve là une issue pathétique. Mais, à ne pas tenir de ligne dans un « en même temps » qui penche de plus en plus à droite, on ne peut pas être surpris du résultat. Le rattrapage in extremis de Monique Barbut n’est que le symptôme de cette impasse.
Déjà, en 2013, Delphine Batho avait été remerciée sous le seul prétexte qu’elle n’était pas d’accord avec son budget ?
Elle n’était pas d’accord avec son budget, de manière très claire de son point de vue. On pouvait la comprendre. Mais les arbitrages budgétaires du début du quinquennat étaient conçus pour ne pas laisser déraper les déficits. Ce fut une période difficile, mais, en fin de mandat, nous avons laissé un déficit contenu dans les 3 %, sans les contraintes que l’on connaît aujourd’hui.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



