Syrie : revenir dans un pays qui n’est plus

par Javier Garcia |  publié le 30/09/2026

Depuis la chute d’Assad, des centaines de milliers de Syriens sont rentrés. Mais comment revenir après des années d’exil, quand le pays a changé et ceux qui l’ont quitté aussi ? Pour une Syrienne réfugiée en France, la question est désormais très concrète.

Le 28 septembre 2026, 65 familles rentrent chez elles. Environ 300 personnes résidant dans le camp de Rasm al-Akhdar (dans le nord de la Syrie), quittent le camp pour regagner leurs foyers à Alep et à Raqqa. (Photo Nebieha Altaha / Anadolu via AFP)

Elle a toujours su faire une valise. Quelques vêtements. Les papiers importants. Des copies, désormais rangées dans le cloud. Des photographies. Le nécessaire pour partir vite, si l’on frappe à la porte, si le danger revient, si le pays bascule encore.

En Syrie, cette habitude n’était pas une coquetterie d’exilée. C’était une méthode de survie. Son mari avait longtemps connu les prisons du régime pour avoir milité dans un parti opposé au Baas. Dans leur maison, on n’apprenait pas seulement à vivre. On apprenait à pouvoir disparaître. Il y a cinq ans, elle est arrivée en France avec lui, malade, grâce à une association. Il est mort ici. Elle est restée. Ancienne traductrice, elle parle un français parfait, net, presque sans effort. Elle aime cette langue. 

Son fils, lui, avait quitté la Syrie dès 2012. Le Liban, les États-Unis, l’Allemagne : l’exil avait fini par dessiner sa propre carte. Puis, après la chute du régime, il a décidé de rentrer. Pourquoi revenir ? À l’approche de la quarantaine, explique sa mère, il voulait participer à quelque chose. Une grande aventure, dit-elle. Un espoir. Un possible.

Partir une deuxième fois

Elle aussi envisage désormais de repartir. Sa demande de nationalité française a été rejetée. Son recours également. Elle ne raconte pas cela avec colère. Plutôt avec cette dignité un peu sèche de ceux qui ont trop souvent attendu derrière des portes administratives. D’après ce qu’elle a compris de son dossier, il lui aurait manqué ce qui rassure les États : des garanties, des revenus, un compte assez solide.

Alors la valise intérieure se rouvre.

Les vêtements ? Elle sait faire. Les papiers ? Ils sont prêts. Les photos ? Elle choisira. Ce n’est pas cela qui l’arrête. Ce sont les livres.

« Vous pensez que ça intéressera la bibliothèque de quartier ? », demande-t-elle.

Elle ne demande pas seulement quoi faire d’objets encombrants. Elle demande où déposer une partie de sa vie. Une bibliothèque ne se plie pas comme un pull. Elle ne passe pas une frontière comme un passeport. Elle garde les traces d’une langue aimée, d’années d’attente, d’un mari enterré ici, d’une France qui l’a protégée sans tout à fait la garder.

Voilà peut-être ce que signifie rentrer : non pas revenir intact dans un pays intact, mais choisir ce que l’on peut encore emporter de soi.

Rentrer, mais où ?

Depuis la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, la Syrie connaît l’un des plus grands mouvements de retour de population de ce siècle. Plus de 3,5 millions de Syriens sont revenus dans leur région d’origine : environ 1,6 million de réfugiés rentrés de l’étranger et près de 1,9 million de déplacés internes retournés chez eux. Cela représente environ 14 % de la population. Mais le mot « retour » trompe. Il donne l’impression qu’une crise se referme. En réalité, il ouvre une autre question : rentrer où ?

Dans une maison détruite ? Dans un appartement occupé ? Dans un village où les voisins sont morts, partis ou remplacés ? Avec quels papiers, quand les archives ont disparu ? Pour quel travail, quand le métier d’avant 2011 n’existe plus ? Dans quelle école, avec quelle eau, quelle électricité, quel médecin ?

Les organisations humanitaires voient revenir des familles plus vite que les logements, les services publics et les emplois ne peuvent être reconstruits. La Syrie ne sort pas seulement de la guerre. Elle entre dans l’après-exil.

Ce qui ne tient pas dans une valise

Depuis le Liban, certains convois encadrés par le HCR et l’OIM autorisent jusqu’à huit mètres cubes de bagages. Huit mètres cubes pour traverser à rebours quatorze années de guerre : matelas, couvertures, médicaments, diplômes, jouets, clés, photos, documents de propriété. Huit mètres cubes pour décider ce qui, dans une vie, mérite d’être sauvé en premier.

Mais tout ne se mesure pas en volume. Une tombe ne se met pas dans un camion. Une bibliothèque ne tient pas dans un formulaire. Une langue apprise ne s’abandonne pas à la frontière.

On raconte souvent les migrations à partir du départ : la fuite, le camp, la traversée, l’arrivée. La Syrie oblige à raconter le mouvement inverse. Mais revenir ne signifie pas annuler l’exil. Ceux qui rentrent rapportent avec eux des années passées en Turquie, au Liban, en Jordanie ou en Europe. Ils reviennent changés dans un pays qui l’est tout autant.

Cette femme refuse d’ailleurs une expression : « la Syrie de Bachar ». Non, dit-elle. La Syrie n’a jamais appartenu à Bachar Al-Assad. C’est la Syrie des Syriens.

Et puis, la mer

À la fin de la conversation, on lui demande ce qu’elle fera d’abord lorsqu’elle sera revenue. On attend une réponse grave : revoir ses enfants, se recueillir, régler des papiers, retrouver son appartement. Elle répond autre chose. Une plage au nord de la Syrie. Elle voudrait aller s’y baigner.

Alors le retour cesse un instant d’être une affaire de frontières, de dossiers, de valises et de ruines. Il redevient ce qu’il est aussi : le désir très simple d’un corps vivant de retrouver un pays, une mer, une lumière.

Javier Garcia