Tennis : Sinner, le plus italien des Tyroliens

par Marcelle Padovani |  publié le 22/07/2026

Vainqueur de Wimbledon en 2025 et 2026, Jannik Sinner est devenu un héros italien au-delà des courts. Dans le Haut-Adige, cette région alpine aux racines germanophones, le champion incarne désormais une identité réconciliée avec son histoire.

L'Italien Jannik Sinner brandit le trophée de la victoire après son succès en finale du simple messieurs, le 12 juillet 2026, au tournoi de Wimbledon. Sinner remporte ainsi le titre pour la deuxième année consécutive. (Photo Kentaro Tominaga / The Yomiuri Shimbun via AFP)

Il est 19 heures, ce dimanche 12 juillet, à San Candido, la « perle des Dolomites ». « Evviva Sinner ! » — Vive Sinner ! — entend-on à chaque échange dans cette petite ville du Tyrol italien, forte de 3 500 habitants et perchée à 1 200 mètres d’altitude. Les bars sont bondés de supporters venus suivre le célèbre tennisman, en train de disputer la finale de Wimbledon. « Vive Sinner » peut-on également lire sur les chapeaux de nombreux supporters. Il faut dire que c’est précisément à l’hôpital de San Candido que Jannik Sinner est né, il y a vingt-cinq ans. C’est ici que son père a travaillé comme cuisinier et que vivent aujourd’hui ses plus fidèles admirateurs.

Mais il faut aussi entendre, comme le rapporte le quotidien local Alto Adige, les chœurs entonner « Jannik uno di noi » (« Jannik est l’un des nôtres ») ou encore « Jannik, nostro orgoglio » (« Jannik, notre fierté »). Et lire des commentaires comme celui-ci : « Tous nos compliments pour ce qu’il fait, mais aussi pour ce qu’il est. » Car le champion aux cheveux roux, sacré à Wimbledon, n’est pas seulement un immense joueur : il est devenu un symbole.

Le Haut-Adige, une identité entre Italie et Tyrol

Il faut se souvenir de l’histoire particulière du Sud-Tyrol, aujourd’hui appelé Haut-Adige. Tout commence en 1919 avec le traité de Saint-Germain-en-Laye, qui, au lendemain de la Première Guerre mondiale, rattache le Tyrol du Sud à l’Italie tandis que le Tyrol du Nord demeure autrichien. Une décision difficilement acceptée par une population germanophone à près de 80 %. Le fascisme imposera ensuite une politique assumée d’italianisation forcée.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les tensions restent vives. Elles culminent dans les années 1950 et 1960 avec les attentats du mouvement irrédentiste Comité pour la libération du Sud-Tyrol, qui s’en prend aux infrastructures des villes et des villages. Son objectif est clair : obtenir l’autodétermination et le retour de la région dans le giron autrichien. Entre 1956 et 1988, 361 attentats seront recensés. Leurs auteurs sont alors souvent perçus comme des « combattants de la liberté ». De cette période subsistera une certaine méfiance d’une partie de la population germanophone envers les italophones, y compris après le généreux statut d’autonomie accordé par l’État italien en 1972.

C’est là qu’intervient Jannik Sinner. Interrogé par les télévisions du monde entier sur ses origines, il répond sans hésiter : « Sono italiano » — je suis italien — ajoutant parfois : « et fier de l’être ». Une affirmation qui peut surprendre chez un Tyrolien germanophone. Pour la comprendre, quoi de mieux que d’écouter le maire de San Candido, Klaus Rainer, 57 ans ? Installé sur la place principale de sa ville, fier de sa région autonome et sur le point de partir en vacances… en Corse, il aime à se définir comme « un citoyen italien de langue allemande ». Exactement comme Sinner. Un champion qu’il admire profondément : « Cet homme est un exemple pour tous les enfants, un modèle pour le Haut-Adige et une fierté pour l’Italie. » Le tandem Rainer-Sinner offre sans doute ainsi la meilleure illustration des vertus de l’autonomie régionale.

Marcelle Padovani

Correspondante à Rome