« Test des trois Chinois » : l’ignorance occidentale

par Bernard Attali |  publié le 05/06/2026

Abondamment commenté ces derniers jours, le « test des trois Chinois » agit comme un révélateur : tandis que l’influence de la Chine ne cesse de grandir, les Occidentaux continuent souvent d’ignorer les hommes, les idées et les doctrines qui nourrissent sa puissance.

Si l’on demande à un lecteur européen de citer trois personnalités chinoises vivantes, la réponse commence souvent par un nom : (Xi Jinping) … puis le silence s’installe. Ce constat, qui pourrait sembler anecdotique, révèle en réalité une faiblesse majeure de notre compréhension du monde contemporain. C’est ce que nous explique « La Lettre du Dimanche », du Grand Continent, à la fin du mois dernier.

Une puissance centrale mais mal connue

La Chine est aujourd’hui au cœur des grandes transformations du XXIe siècle. Son poids économique, technologique, industriel et géopolitique est tel qu’il est devenu impossible de comprendre l’évolution du monde sans s’intéresser à ce qui s’y passe. Pourtant, malgré cette centralité, les débats intellectuels, les figures influentes et les courants de pensée chinois demeurent largement méconnus en Europe.

Les chiffres illustrent l’ampleur des transformations de la Chine. En 2023, la Chine a construit à elle seule près des deux tiers des capacités mondiales en énergie éolienne et solaire. Son économie de 2024 est 356 fois plus importante qu’en 1978, année du lancement des réformes économiques. Alors qu’en 1990 l’économie européenne représentait dix-huit fois celle de la Chine, les deux ensembles affichent aujourd’hui des tailles comparables.

Pour certains observateurs, cette croissance exceptionnelle dépasse le simple cadre économique. La Chine constitue désormais une clé essentielle pour comprendre la modernité contemporaine. Nous sommes entrés dans une phase historique où les récits occidentaux traditionnels sur le progrès, la puissance et le développement ne correspondent plus totalement à la réalité. Le défi est considérable. Il ne s’agit plus seulement d’observer l’émergence d’une nouvelle grande puissance, mais de prendre acte qu’une grande partie de la planète remet aujourd’hui en question de nombreuses certitudes occidentales.

Trois figures intellectuelles mises en lumière

Cette réflexion conduit Le Grand Continent à une interrogation : qui sont les penseurs, les stratèges et les intellectuels qui façonnent la Chine d’aujourd’hui ? La revue met en lumière trois figures notables.

La première est Zhao Xiaozhao, colonel supérieur de l’Armée populaire de libération. Ses déclarations publiques sur la nécessité de réunifier Taïwan, y compris par la force, illustrent la fermeté croissante de certains cercles stratégiques chinois. À travers ses prises de position apparaît une vision de la souveraineté nationale qui présente l’indépendance taïwanaise comme une menace existentielle.

La deuxième figure est celle de Jiang Shigong, juriste et président de l’Université Renmin. Il développe une lecture du monde dans laquelle l’ordre international dominé par les États-Unis entre dans une phase de déclin structurel. À l’heure où les États-Unis sont dirigés par le père Ubu, il est difficile de donner tort à ce théoricien influent. Selon lui, les inégalités économiques, les dysfonctionnements politiques et la crise culturelle du libéralisme occidental annoncent la fin d’un cycle historique et ouvrent la voie à une nouvelle forme d’organisation mondiale dans laquelle la Chine jouerait un rôle central.

Enfin, Wang Huning, probablement le personnage le plus énigmatique et le plus influent du système politique chinois. Conseiller de plusieurs générations de dirigeants, de Jiang Zemin à Xi Jinping, il est souvent présenté comme l’un des architectes idéologiques du Parti communiste chinois. Son ouvrage L’Amérique contre l’Amérique, rédigé après un voyage aux États-Unis en 1988, développait déjà une analyse critique de la société américaine, décrite comme fragilisée par le déclin de ses valeurs et de ses institutions. N’est-ce pas ce que disait à la même époque Soljenitsyne dans son fameux discours d’Harvard ?

Un colonel qui veut la guerre, un juriste qui pense l’empire, un professeur qui voit nos failles mieux que nous-mêmes.

Culture et débat sous parti unique

À partir de ces trois profils, la Chine n’est pas seulement une puissance économique ou un appareil d’État dirigé d’une main de fer, nous dit La Lettre. C’est également un univers intellectuel, traversé par des débats, des doctrines et des visions du monde qu’il ne faut pas négliger.

Les performances industrielles et technologiques de la Chine sont aujourd’hui bien connues et commentées. Beaucoup se demandent souvent comment de telles innovations peuvent prospérer dans une société qui n’est évidemment pas démocratique. Pas mal d’observateurs pensaient que cela n’était pas possible : l’innovation, disaient-ils, suppose la liberté. Se sont-ils trompés ? À lire Le Grand Continent, on doit se poser la même question dans le domaine intellectuel. Nombre d’Occidentaux se croient détenteurs du monopole de la pensée, ignorant des voix étrangères, voire étranges, et considèrent qu’il n’y a pas de création possible ailleurs que chez eux. La Chine n’a pas le monopole des mandarins.

La question : un pays sous l’emprise d’un parti unique peut-il laisser vivre une culture diverse et vivante ? Il faut pourtant bien le reconnaître : la littérature chinoise contemporaine est riche. On peut penser à Mo Yan, prix Nobel en 2012 ; à Yu Hua, auteur du roman sur la violence de la modernisation ; à Su Tong, à Wang Li, à Liu Cixin… Bien sûr, beaucoup de ces auteurs sont parfois censurés. Et la tension est permanente entre une littérature officielle, tolérée quand elle ne s’attaque pas aux problèmes contemporains, et celle qui dit ce que le régime préfère taire, s’exprimant souvent par le biais de l’allégorie ou du fantastique.

Comment est-ce possible ? Telle est l’énigme que cherche à découvrir Le Grand Continent. Le « test des trois Chinois » n’est donc pas un simple exercice de culture générale. Il invite à prendre conscience d’un décalage : alors que la Chine participe activement à écrire le scénario du siècle à venir, nous continuons de méconnaître les acteurs qui en élaborent les idées. Comprendre ces voix, leurs ambitions et leurs analyses ne signifie pas y adhérer. Mais c’est une condition indispensable pour appréhender les transformations profondes du monde contemporain et les rapports de force qui définiront les décennies à venir.

Bernard Attali

Editorialiste