Touche pas à l’école !

par Boris Enet |  publié le 02/10/2026

Cette sombre journée de manifestations a été marquée par un déchaînement de violences inédites contre une partie des personnels et des bâtiments scolaires. La jeunesse mérite mieux que les actions dévoyées  et inadmissibles de certains protestataires contre l’école.

Des élèves ont mis le feu à des poubelles à l'entrée du lycée Edgar Quinet, à Paris 9ème. Les pompiers interviennent pour éteindre l'incendie. (Photo Maurizio Orlando / Hans Lucas via AFP)

Certains soirs sont plus douloureux que d’autres. Il fut un temps où les affrontements étaient nombreux sans que l’humanité de celui d’en face lui soit retirée. Il fut un temps où l’on s’attaquait, un peu mécaniquement et stupidement, aux forces de l’ordre pour leur fonction symbolique, mais où l’on chérissait l’école. Il fut un temps où, quels que soient les raccourcis et les formes d’auto-organisation instrumentalisées, les mobilisations étaient massives entre Nation et République sans qu’elles ne s’abîment à coups de bidons d’essence, de chalumeaux ou d’appels au meurtre sur les réseaux sociaux. Ce soir, et sans surprise, l’extrême droite appelle comme toujours à l’ordre injuste, la droite est sûre d’elle-même, la gauche détourne le regard et, une fois encore, la République s’abîme.

Bien sûr, une partie de cette jeunesse est en perdition, nous l’avons suffisamment évoqué dans ces colonnes. Les conditions économiques dans certains de ses quartiers, ses grands frères cultivant les trafics pour servir les barons de la pègre, l’affaissement continu des savoirs au nom du seul « vivre-ensemble », au détriment de l’élévation culturelle qui permettrait d’y parvenir, les règles d’un confinement strict auquel elle n’était, par définition, pas préparée, une planète transformée en bouilloire comme legs des générations précédentes : cette jeunesse a toutes les raisons de réclamer des comptes à une société qui la marginalise d’autant plus aisément qu’elle est devenue très minoritaire. Si nous n’avions pas échoué à transmettre, nous n’aurions pas à déplorer des centaines d’affrontements sur leur principal lieu de vie, des incendies criminels, des violences exercées contre celles et ceux qui leur consacrent leur existence, le plus souvent pour une maigre pitance.

L’école doit rester un sanctuaire

De la même manière qu’il n’y avait rien à défendre dans les jets d’acide de Gilets jaunes contre d’autres hommes, habillés en bleu, il n’y a rien à excuser dans des incendies parfois minutieusement préparés, si ce n’est la minorité légale de ceux qui les commettent. Voilà le seul langage qui vaille à l’issue de cette journée de colère devenue, dans trop de cas, une débandade nihiliste alimentée par la voyoucratie, et couverte par l’Insoumis en chef à la manière des staliniens des années 1930 de l’autre côté du Rhin.

L’abandon de la violence était un acquis progressif du dernier tiers du XXe siècle. Finie la liberté au bout du fusil, finie la « jambisation » des petits patrons en Italie, finie l’idée que la fin justifiait tous les moyens, avant de nourrir rancœurs, désillusions puis abandon. Jeudi, des adolescents sont venus équipés de masques et de gourdins. Ils ont insulté, craché, incendié, détruit, projeté. Ils se sont salis et ont décrédibilisé la cause de leurs camarades, à supposer qu’ils la défendent, parce que plus rien ou presque ne semble les galvaniser davantage que la destruction.

Aujourd’hui, des milliers d’enseignants, de lycéens, d’assistants d’éducation, de personnels des régions et de chefs d’établissement sont durablement traumatisés. Celles et ceux qui ont dû déclencher en catastrophe leurs systèmes d’alerte pour protéger les personnels et les enfants qui leur sont confiés chaque jour ; celles et ceux qui ont mis à l’abri des adolescents hagards, qui ne mangeront plus dans leur cantine demain faute de réfectoire praticable ; celles et ceux qui ont dû faire face aux menaces de mort taguées sur leur lieu de travail.

Quand le déni devient une faute

Écrire cela dans les colonnes d’un journal progressiste auquel on contribue n’a rien de facile ni d’agréable. Mais il en va de notre capacité à ouvrir les yeux et à affronter le réel, plutôt que de céder à cette cécité qui fit tant de dégâts au siècle dernier, au nom de réflexes et de postures davantage que de réflexion.

S’il est effectivement insupportable d’assister à un défouloir de violences exercées par les garants de l’ordre sur des enfants ou de jeunes adolescents, rien ne saurait justifier la présence d’individus cagoulés, prêts à tout pour semer le chaos et la destruction aux abords d’espaces formellement sanctuarisés pour la connaissance et la découverte de l’altérité. Le tolérer, c’est ne rien retenir de la dernière décennie, qui a vu les black blocs et autres nihilistes confisquer les défilés des organisations syndicales et politiques de gauche, jusqu’à les réduire à la portion congrue. 

Le comprendre pour mieux le tolérer, c’est creuser davantage encore le fossé entre des organisations lycéennes fantoches parce que marginales et des jeunes qui se sentent déconsidérés et humiliés.

Qui peut y trouver un quelconque intérêt, en dehors des clowns tristes insoumis prêts à jouer avec la vie de cette jeunesse pour en tirer une plus-value électorale modeste et fragile ?

Celles et ceux qui défendent l’école – lycéens, parents, enseignants et personnels – doivent renouer le dialogue autour de la priorité éducative et des moyens de la faire vivre, quitte à se montrer d’une grande sévérité envers ceux qui n’ont rien vu venir. Mais pour le reste, et avant qu’un drame n’advienne, tant que les lycéens seront incapables de s’organiser à l’écart de ces bandes factieuses, à l’instar de leurs aînés, Mélenchon l’incendiaire devrait se taire et la gauche ouvrir les yeux.

Boris Enet