Toulouse : le boulet LFI
Sur le papier, la gauche devait remporter l’élection toulousaine dans une ville qui vote pour elle lors des élections nationales. Mais c’était compter sans La France insoumise.
Par Florence Ginisty (*)
L’enjeu pour la gauche toulousaine était d’arriver à battre enfin Jean-Luc Moudenc (ex-LR), qui se présentait pour un troisième mandat consécutif, soutenu par LR, Renaissance, Horizon, etc. Il s’agissait d’en finir avec la malédiction d’un vote des Toulousains à gauche pour les élections nationales mais à droite pour les élections municipales et de tenter d’attirer l’électorat de centre gauche qui avait fait défaut en 2020. Sur le papier, une victoire était possible avec un chef de file socialiste, François Briançon, qui avait réussi à rassembler onze formations politiques, allant de François Ruffin à Raphaël Glucksmann en passant par le Parti occitan.
Une division fatale à la gauche toulousaine
Or, rien ne s’est passé comme prévu et c’est le candidat insoumis François Piquemal qui est arrivé en tête avec 27,56 % au premier tour devant François Briançon à 24,99 %, alors que quatre sondages avaient donné l’alliance autour du chef de file socialiste à 30 %, très largement en tête devant François Piquemal testé à 23 %.
Résultat final : une victoire de Jean-Luc Moudenc à 53,87 % contre 46,13 % pour la liste de François Piquemal fusionnée avec le Parti socialiste, avec le plus large écart de voix depuis 25 ans pour des élections municipales à Toulouse…
Malgré son expérience d’élu local, François Briançon souffrait d’un déficit de notoriété. À l’inverse, François Piquemal avait investi le terrain très en amont, alliant présence physique et stratégie numérique efficace. À cela s’ajoutait une campagne tardive côté socialiste, longtemps concentrée sur les négociations internes plutôt que sur la mobilisation des électeurs.
L’ambiguïté stratégique du Parti socialiste
L’absence de clarté sur le positionnement du deuxième tour, alliance ou pas avec LFI, était le sujet majeur sur le terrain. Les Toulousains nous parlaient très peu de programme mais quasi exclusivement de cette question. Cette ambiguïté a eu un effet direct : une partie de l’électorat socialiste s’est abstenue dès le premier tour, tandis qu’une frange de l’électorat écologiste et du mouvement « Archipel citoyen » s’est reportée sur la candidature Piquemal dans une logique de vote utile.
À Toulouse comme à l’échelle nationale, le Parti socialiste a présenté une ligne politique illisible. D’un côté, ses dirigeants ont revendiqué une position de responsabilité au Parlement, soutenant les équilibres budgétaires pour éviter une crise institutionnelle. Dans le même temps, ils ont dénoncé les outrances de Jean-Luc Mélenchon et exclu toute alliance avec La France insoumise.
Mais cette ligne de fermeté s’est rapidement fissurée. À Toulouse, les ambiguïtés locales ont semé le trouble dans l’électorat socialiste, jusqu’à provoquer une abstention significative dès le premier tour.
La France insoumise avait fait de Toulouse un véritable laboratoire politique, misant sur la sociologie singulière de la ville : un électorat des quartiers populaires — majoritairement issu de l’immigration et intégré au périmètre communal, contrairement à d’autres grandes métropoles —, une forte population jeune (près de 120 000 étudiants), ainsi qu’un tissu de professions intellectuelles, artistiques et de cadres, notamment dans le secteur aéronautique.
Une fusion de second tour contestée
La fusion de second tour a acté la rupture au sein de la gauche. En se plaçant derrière un candidat insoumis, le Parti socialiste a brouillé définitivement son message.
Dans une partie de l’électorat de gauche, un sentiment de trahison s’est exprimé avec force.
Cet électorat a fait barrage contre la fusion soit en votant blanc, soit en s’abstenant, voire, pour certains électeurs, en votant pour Jean-Luc Moudenc, non par peur, comme essayent désormais de l’affirmer les tenants de l’union, mais en raison de divergences idéologiques profondes : positions internationales de LFI, rapport à l’Europe, antisémitisme, brutalisation du débat politique, communautarisme, jacobinisme….
L’argument consistant à distinguer le niveau local du national n’a pas convaincu non plus cet électorat. De nombreux citoyens de gauche ont refusé ce qu’ils ont perçu comme une instrumentalisation politique de Jean-Luc Mélenchon et de ses affidés au service d’une stratégie nationale en vue de 2027.
Symbole de cette rupture : au second tour, les candidats en position éligible du courant de Carole Delga (ce qui était mon cas), de Place publique, du Parti radical de gauche et du Mouvement républicain et citoyen se sont tous retirés et ont refusé d’approuver cette fusion.
Cet électorat n’a pas suivi la logique du front anti-droite et extrême droite qu’a tenté d’instaurer LFI, notamment après les incidents violents qui ont émaillé la commémoration des attentats islamistes et antisémites à Toulouse, au cours de laquelle François Piquemal, François Briançon et leurs colistiers ont été violemment pris à partie.
Quant à Jean-Luc Moudenc, il a mené une campagne de terrain intense entre les deux tours, ciblant notamment les abstentionnistes, l’électorat RN et récupérant encore une fois une partie de l’électorat de centre gauche.
Ce scrutin ouvre ainsi une séquence plus large pour la gauche française et particulièrement pour le Parti socialiste. Il l’invite à dépasser l’ambiguïté stratégique et à clarifier ses alliances, ses priorités et son identité.
À Toulouse, une partie de l’électorat de gauche a apporté une réponse claire : la cohérence prime sur l’union pour l’union, même au prix de la défaite, dès lors qu’il n’y a pas de risque d’élection d’un candidat d’extrême droite.
Vers un bloc social-démocrate ?
Au-delà du cas toulousain, ces élections illustrent un phénomène plus large : celui de l’émergence d’un bloc que l’on peut qualifier de social-démocrate exigeant, attaché à la cohérence plus qu’aux combinaisons d’appareil. Un électorat qui ne veut plus être sommé de choisir entre ses convictions et l’union. Un électorat de gauche qui ne supporte plus d’être qualifié de droite par les défenseurs de l’union avec LFI, lesquels ne cessent de distribuer des brevets de pureté idéologique.
C’est ainsi qu’une « résistance des modérés », un front social-démocrate, s’est constitué dans un certain nombre de villes. Mais un front anti-LFI ne suffit pas.
Il s’agit désormais de redéfinir le projet social-démocrate, de démontrer en quoi il peut répondre aux fractures du pays, restaurer la confiance et créer un horizon d’espoir au-delà du seul électorat de gauche.
À l’approche de 2027, cette ambition suppose à la fois une force capable de structurer cet espace politique et une figure pour l’incarner.
(*) Florence Ginisty est avocate à Toulouse et membre du Parti socialiste.



