Trump : à qui profite l’attentat ?
Paradoxe : l’assaillant de l’hôtel Hilton à Washington voulait s’en prendre à Donald Trump. Il lui a sans doute rendu un grand service…
Smoking et robe longue. Ce devait être le grand raout politico-médiatique de l’année : un dîner de gala au Hilton de Washington organisé par l’association des correspondants accrédités à la Maison Blanche. Une première pour Trump, lui qui malmène la presse sans relâche alors que ses affidés étendent leur emprise sur le paysage médiatique. Pour une fois, il voulait sacrifier au rituel suivi par tous les présidents depuis 1920, célébrer la liberté de la presse, dans une Amérique morose.
Des coups de feu, des cris, des tables renversées. Les hommes de la sécurité interviennent, exfiltrent le président. C’est déjà fini. Deux heures plus tard, Trump donne une conférence de presse depuis la Maison Blanche. Il est calme, ses mots sont posés, il n’insulte personne. Il annonce que la cérémonie sera reprogrammée dans un mois et retient que la sécurité était défaillante au Hilton. Une situation qui ne devrait plus arriver lorsque des événements de ce type auront lieu dans la salle de bal de la Maison Blanche qu’il fait construire. En une phrase, retour aux affaires courantes : « Je ne renoncerai pas à la guerre en Iran. »
Un scénario aux accents de déjà-vu
Les événements du 27 avril donnent tout de suite une impression de déjà-vu. Dès les premières minutes, les réseaux sociaux rappellent l’attentat de Butler de juillet 2024, lorsque le candidat Trump avait essuyé des tirs au cours d’un meeting en Pennsylvanie. L’image de l’oreille ensanglantée du futur président est restée dans les mémoires. Le gigantesque hôtel Hilton de Washington, lui aussi, est gravé dans les annales de l’histoire américaine. Le 30 mars 1981, Ronald Reagan a été touché à la poitrine dans une tentative de meurtre dans ce même lieu.
Ce qui interroge, c’est l’enchaînement des séquences dans cette nuit américaine… On a d’abord une scène de chaos où l’on voit Trump une poignée de secondes. On le retrouve peu après donnant une conférence de presse à la Maison Blanche où il reprend le récit, comme si la trajectoire du président avait à peine été perturbée, comme s’il voulait maîtriser de bout en bout le fil narratif de sa présidence.
Maîtrise de l’image et message politique
Cette capacité de rebond n’étonne pas le politiste Dominique Moïsi (*). « C’est l’acteur qui parle, il est conscient du fait que ces images vont faire le tour du monde. Cela renvoie à son narcissisme absolu, le message est simple : je suis l’homme politique le plus important sur terre, tout ce qui tourne autour de moi est absolument essentiel. C’est le côté téléréalité du personnage, une manière de dire : on verra la suite, mais moi je survis. Il veut faire passer l’idée que les méchants cherchent à le tuer, mais que Dieu le protège. Il y a ce message qui plaît aux évangélistes qui le soutiennent. »
Trump en défenseur, mais aussi en vengeur. Au passage, il annonce une prochaine réforme des services secrets. Devant les caméras, il tente un brin d’humour en laissant poindre son hubris habituel, comme si ce n’était pas lui qui avait été visé par le tireur californien : « J’ai étudié les assassinats, c’était très beau de voir les services secrets neutraliser le suspect. » Trump connaît donc son histoire américaine ? Depuis le 19e siècle, seize présidents ont été visés par des attentats, quatre d’entre eux ont été tués, dont le fameux McKinley, abattu en 1901, un chef d’État dont il parle parfois comme d’un modèle.
Cette histoire politique, celle des États-Unis, est la plus violente des pays occidentaux depuis l’origine. Le second amendement de la Constitution (1791) autorise la population à constituer des milices pour assurer la sécurité d’un « État libre ». À l’époque, on désignait ces volontaires comme des « minute-men », susceptibles de former des bataillons en quelques instants pour combattre les troupes britanniques. De là, le port des armes, si souvent évoqué pour expliquer les arsenaux détenus par une très large proportion de la population américaine. Trump, à l’évidence, n’a jamais eu un mot pour questionner cette situation. Il n’oublie pas que la National Rifle Association a fait campagne pour lui.
Sous la présidence de Trump, la polarisation extrême de la société américaine se traduit par une violence extrême. On se souvient de l’assassinat en septembre dernier de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk, vénéré comme un héros dans la mouvance MAGA.
Un contexte électoral tendu
Trump est en difficulté pour sortir honorablement du bourbier iranien. Pour une fois, tous les sondages convergent : les trois quarts des Américains rejettent cette guerre qu’ils n’ont pas comprise. On constate aussi un effritement de la base MAGA, avec 20 % en son sein désormais opposés à Trump.
En qualifiant son agresseur de l’hôtel Hilton de « loup solitaire », Trump ne parviendra pas à arrêter la machine complotiste. Et d’ailleurs, était-ce le but recherché ?
La passe difficile dans laquelle il se trouve à six mois des élections de mi-mandat pourrait, au contraire, avoir l’effet inverse. « L’idée d’un montage pour lui permettre de retrouver sa base électorale et, au-delà, un regain de popularité est trop mécanique, même si on ne peut l’exclure, reprend Dominique Moïsi. Y a-t-il des fous qui servent les desseins du président ? Quelque part, je dirais que la folie qui existe dans la société américaine est utilisée par Trump de manière systématique et évidente. Elle n’a pas même besoin d’être suscitée ou téléguidée… »
(*) Dominique Moïsi, conseiller spécial à l’Institut Montaigne.



