Trump dans l’impasse d’Ormuz

par Pierre Benoit |  publié le 21/07/2026

Le président américain pensait que le cessez-le-feu allait lui permettre d’avancer dans la conclusion d’un de ces deals qu’il prise tant. Voici pourquoi il s’est encore trompé…

Vue d'un bâtiment de radiodiffusion endommagé lors d'une frappe américaine dans la province iranienne d'Hormozgan, le 19 juillet 2026 ; les autorités iraniennes ont indiqué que les États-Unis avaient mené des attaques contre 95 sites répartis dans 12 villes au cours des dix derniers jours. (Photo Amir Hossein Khorgooei / Anadolu via AFP)

La guerre a repris son cours. Chaque nuit, les habitants de Téhéran sont réveillés par les sirènes. Les frappes ne sont pas uniformes sur l’ensemble du pays, le nord est parfois épargné, mais le sud et la côte du golfe Persique, depuis Abadan jusqu’à Bandar Abbas, subissent sans cesse les attaques des missiles américains.

Les frappes reprennent autour d’Ormuz

L’Iran a été bombardé pour la dixième fois consécutive dans la nuit de lundi à mardi. Le ciblage était concentré sur des réseaux de communication, des centres de commandement. La ville de Bouchehr, située en face du Koweït, a été visée la veille par les missiles américains ; cette cité portuaire a la particularité d’abriter la seule centrale nucléaire civile d’Iran. Pour justifier ses frappes, le commandement militaire américain au Moyen-Orient donne toujours la même explication : affaiblir les capacités militaires iraniennes qui entravent la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz.

Dans une parfaite symétrie, les Gardiens de la révolution visent les alliés américains dans la région. Depuis dix jours, les attaques se répètent sur Bahreïn, Oman, le Koweït et la Jordanie. Au fil des nuits, les sirènes retentissent aussi dans ces pays. Le Pentagone a confirmé le décès de trois militaires américains au cours du week-end. Le lendemain, le président iranien, Massoud Pezeshkian, a fait ce constat : « La réalité est qu’aujourd’hui, la République islamique est engagée dans une guerre totale. »

Oublié, le protocole d’accord signé par Trump le 17 juin sous les ors de Versailles ? La machine s’est grippée dès la seconde semaine de juillet, lorsque des navires commerciaux ont essuyé les premiers tirs iraniens dans le détroit d’Ormuz. Aussitôt, le « grand maître du deal » a eu un coup de sang : « Je ne veux plus négocier avec eux, ce sont des pourritures. Ils ont des dirigeants malades, ils ne savent pas tenir un accord. » Une semaine plus tard, le cessez-le-feu de soixante jours, qui devait en principe permettre de régler les questions de fond, comme le dossier du nucléaire, devenait lettre morte.

Un accord miné par une ambiguïté

En fait, tout était joué d’avance. Il suffisait de lire posément l’accord-cadre paraphé à Versailles pour se rendre compte qu’une ambiguïté planait concernant l’avenir du détroit d’Ormuz. Il y était écrit que « la République islamique mettra tout en œuvre pour assurer le passage en toute sécurité des navires ». Pour Téhéran, il s’agissait en filigrane d’un droit de contrôle sur le passage d’Ormuz. Dès la signature de l’accord, les États-Unis ont cependant encouragé la reprise du trafic dans la zone. Téhéran a reçu ce message comme une provocation. Les hostilités ont repris dans la foulée. Quelques jours plus tard, la Maison-Blanche révoquait la licence permettant à Téhéran de commercialiser son pétrole et reprenait son blocus des ports iraniens.

Les Iraniens considèrent qu’ils ont un droit naturel sur le détroit d’Ormuz. D’une part, la configuration du passage pourrait leur donner raison : on a d’un côté les eaux territoriales d’Oman, de l’autre celles de l’Iran ; le bras de mer est si étroit qu’il n’y a pas d’eaux internationales. D’autre part, le régime de Téhéran a découvert l’importance stratégique d’Ormuz dans la guerre ouverte le 28 février par l’attaque américano-israélienne. Le blocus du passage lui a permis de porter le conflit à un niveau mondial, créant ainsi un rapport de force ouvrant la voie à des négociations.

Inutile, aujourd’hui, de s’interroger pour savoir si nous sommes dans une logique de guerre intermittente. Le conflit va durer, car le régime de Téhéran s’est renforcé depuis février avec une équipe dirigeante dominée par les Gardiens de la révolution, qui se considèrent plus que jamais comme les garants de la survie du système.

Les stocks de munitions balistiques dont dispose l’Iran sont assez consistants pour permettre de tenir cette position dans les mois à venir. Tant que l’adversaire américain n’élargit pas ses cibles aux usines de dessalement ou à l’ensemble des installations pétrolières, tant que l’option « débarquement des combattants au sol » est exclue pour prendre le contrôle du détroit d’Ormuz, le blocage peut continuer.

Donald Trump privé de marge de manœuvre

En réalité, Trump s’est laissé enfermer dans le détroit d’Ormuz. Il a signé à la hâte le protocole d’accord, pensant qu’un cessez-le-feu de soixante jours permettrait d’affiner le règlement des questions laissées en suspens. Le blocage actuel ne fait que confirmer l’impasse stratégique dans laquelle se trouve l’administration américaine. Le milliardaire républicain était convaincu qu’une campagne de bombardements suffirait à abattre le régime des mollahs. Voilà qu’il démontre, jour après jour, son incapacité à assurer la libre circulation sur un bras de mer emprunté, en temps normal, par quelque 2 400 tankers chaque année. Entre la pression du Congrès et la perspective des élections de mi-mandat, Trump n’a plus guère de marge de manœuvre.

De part et d’autre, les bombardements vont donc continuer, car aucun belligérant ne peut montrer la moindre faiblesse. Malgré les insultes et les menaces, les canaux diplomatiques ne sont cependant pas rompus : le Pakistan, comme la Turquie, a d’ailleurs fait savoir qu’il était prêt à jouer les médiateurs.

On pourrait croire que la situation est sous contrôle. En réalité, cette séquence comporte un danger permanent : mal orienté, un seul missile peut déboucher sur un massacre de civils ou de militaires, entraînant une escalade incontrôlable. À Téhéran, les Gardiens de la révolution ont bien conscience d’avoir pris la planète en otage en déstabilisant le marché pétrolier international ; ils ne vont pas faire marche arrière sur leur idée de contrôler Ormuz. Et déjà, les plus radicaux du régime donnent de la voix contre les pragmatiques, à savoir l’équipe des négociateurs iraniens, notamment le président du Parlement, Bagher Ghalibaf, qui avait négocié l’accord-cadre.

Pendant ce temps, en Iran, la répression des manifestants qui avaient cru naïvement à la promesse du président américain d’appuyer leur révolte continue. Depuis le début de l’offensive américano-israélienne du 28 février, plusieurs dizaines de détenus accusés d’espionnage ont été exécutés.

Pierre Benoit