Trump en guerre contre la mémoire

par Sébastien Lévi |  publié le 05/08/2026

Pour Donald Trump, exercer le pouvoir ne suffit plus : il veut désormais maîtriser le récit américain. Son offensive contre les musées de Washington dans une guerre culturelle qui confirme sa conception profondément autoritaire du pouvoir.

Donald J. Trump, a ordonné vendredi 24 juillet 2026 aux autorités fédérales d'installer, devant le Musée national d'histoire américaine de la Smithsonian Institution, des panneaux rectifiant ce qu'il qualifie d'informations « inexactes » présentées par l'établissement au sujet de l'histoire américaine. (Photo Andrew Thomas / NurPhoto via AFP)

Les régimes autoritaires commencent toujours par s’en prendre à l’histoire. C’est désormais autour des musées de Washington que se joue précisément cette bataille du récit. La Smithsonian Institution, qui regroupe les principaux musées de la capitale américaine, offre gratuitement au public l’accès à une histoire que Donald Trump entend aujourd’hui remettre en cause. Si la plupart des établissements qu’elle regroupe sont politiquement neutres, comme les musées d’art, d’autres, comme le Musée national d’histoire américaine et le Musée national de l’air et de l’espace, couvrent des sujets qui obligent les visiteurs à regarder en face l’histoire du pays, y compris ses pages les moins glorieuses, comme l’esclavage ou les lois racistes en vigueur dans le Sud jusqu’à l’adoption des grandes lois sur les droits civiques.

Jusqu’à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, et plus particulièrement avant son retour à la Maison-Blanche en 2025, aucune de ces expositions n’avait véritablement suscité de polémique. Les musées présentaient, avec neutralité, des faits historiques largement établis, sans volonté de culpabiliser, mais avec celle d’assumer le passé du pays, qui a longtemps été l’une des forces des États-Unis. On pense ainsi à la guerre du Vietnam, que le pays a très vite regardée en face, alors que la France a mis beaucoup plus de temps à affronter la mémoire du régime de Vichy.

Une réécriture de l’histoire assumée

Pour Donald Trump et ses partisans, le passé qui passait ne passe soudain plus. L’Amérique du Make America Great Again ne se contente pas de vouloir rendre sa grandeur au pays, elle veut aussi effacer toutes les scories de son passé pour en faire un pays sans aspérités ni passif, d’où la décision d’« alerter » les visiteurs sur la « vision négative de l’histoire » présentée dans les musées du Smithsonian. Si cette dimension a été largement absente de son premier mandat, Donald Trump lui accorde une importance toute particulière depuis sa réélection. C’est cette logique qui l’a poussé à faire retirer des panneaux à Philadelphie rappelant le passé esclavagiste de la ville ou à imposer une réécriture de l’histoire dans les manuels scolaires dans un sens « positif », ce qui illustre la dérive autoritaire du pays. Ce révisionnisme concerne aussi son ego, comme le montre le fait de remplacer la photographie de Joe Biden par celle d’une machine qui aurait signé les décrets à sa place dans la galerie des présidents de la Maison-Blanche, ou d’y cacher au public le portrait de Barack Obama.

Trump, a pris possession de Washington, dont il fait son terrain de jeu en la redessinant à son image, avec les travaux à la Maison-Blanche, l’organisation d’un combat de MMA dans ses jardins et le projet de construction d’un Arc de triomphe. Dans sa logique d’appropriation, il estime donc que les musées de la ville lui appartiennent et qu’ils doivent présenter une vision de l’histoire conforme à la sienne, comme tout dirigeant autoritaire et mégalomane.

Les limites du pouvoir présidentiel

Dans ce tableau consternant et inquiétant, une réalité demeure : les États-Unis ne sont pas (encore ?) la Russie de Vladimir Poutine ou la Chine de Xi Jinping. Donald Trump peut éructer, mais il ne peut pas changer le contenu des expositions des musées de Washington. La mise en garde contre l’« histoire woke » est à l’image de ses critiques répétées contre les « fake news » des médias qui osent enquêter sur lui et faire leur métier : elle est à la fois l’expression d’une frustration et une remise en cause systématique de l’idée même de vérité objective. En ce sens, elle traduit l’entre-deux dans lequel se trouve aujourd’hui le pays, entre démocratie et régime autoritaire, avec un aperçu bien réel du type de pays dont rêve Donald Trump : un pays à sa botte dont il « contrôlerait le passé pour contrôler l’avenir, et contrôlerait le présent pour contrôler le passé », pour paraphraser Orwell.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis