Trump, marchand de fables réveillé par le réel

par Boris Enet |  publié le 14/08/2026

À l’approche des midterms, l’exfiltration de Donald Trump dans un camion d’avitaillement à Ankara illustre la perte de contrôle de Washington sur les affaires du monde. Un déclin qu’il aura largement contribué à accélérer. Loin, très loin de la puissance retrouvée que promettait « America First ».

Le 8 juillet 2026 à Ankara, Donald Trump a été secrètement transféré depuis l'Air Force One vers un avion militaire C-32A — à l'aide d'un camion de ravitaillement — en raison d'une faille de sécurité lors de son départ du sommet de l'OTAN en Turquie. (Photo İsmail Kaplan / Anadolu via AFP)

Le potentat de Mar-a-Lago aime les puissants, se targuant d’être le premier d’entre eux. Encore faut-il ne pas se tromper de camp. Dans la seconde guerre d’agression de Vladimir Poutine, qui ensanglante l’Ukraine depuis 2022, Donald Trump a choisi l’humiliation de Volodymyr Zelensky et le chantage éhonté avant de se raviser quelque peu et d’aller jouer ailleurs. Parallèlement à son offensive idéologique contre les démocraties européennes, soutenant avec J. D. Vance et Elon Musk les nationaux-populistes les plus infréquentables du continent, il n’aura obtenu que l’effet inverse de celui qu’il recherchait : non pas l’affaiblissement d’alliés concurrents, mais leur détermination durable à faire bloc.

L’Europe fait bloc face à Washington

L’affirmation de l’Union européenne a contribué à isoler son ami Vladimir Poutine, à arrimer Kyiv à ses soutiens et partenaires, à déverrouiller la perspective d’une défense européenne intégrée, jusqu’à faire douter le cousin britannique du legs de l’histoire commune. Le bilan est humiliant pour celui qui prétendait mettre fin à la guerre en 48 heures.

Les escouades de défaitistes et autres collaborateurs zélés annonçaient une débâcle européenne à Nuuk, la capitale groenlandaise, soumise aux appétits impérialistes du président américain. Mais là encore, la mobilisation des Européens aura eu raison des velléités de Donald Trump, contraint à l’abandon pour éviter la confrontation. En défense du Danemark et du Groenland, les vieilles chancelleries du Vieux Continent ont répondu fermement présentes, tandis que les indépendantistes de l’île arctique ont réfléchi à deux fois avant de pousser plus avant leur quête d’autonomie. Le forage du Groenland attendra. Encore raté, « Daddy », comme l’appelait affectueusement Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN adepte des courbettes.

Au Moyen-Orient, une influence fragilisée

Au Moyen-Orient, Donald Trump aurait pu redorer le blason de la première puissance déclinante, alors que le régime des mollahs était doublement affaibli par la mobilisation de la population iranienne et par la perte d’influence de ses proxys dans l’ensemble de la région. À contretemps, par aveuglement et au-delà de messages grandiloquents, il aura renforcé malgré lui la dictature militaro-théocratique, semé une pagaille monstre dans l’économie mondiale et renforcé la place de Xi Jinping comme recours d’une globalisation chinoise pacifiée. À la remorque du gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou, en difficulté face à une opinion israélienne de plus en plus consciente de l’impasse des guerres sans fin et de la colonisation, son prétendu plan de paix a lamentablement échoué devant l’intransigeance des religieux messianiques et autres nationalistes racistes. Encore un zéro pointé, avec des conséquences économiques, politiques et militaires qui pèsent désormais bien davantage aux États-Unis.

Sa politique de taxation commerciale, censée faire trembler le Vieux Continent, a abouti au mieux à des annonces sans lendemain, au pire à des contractions des échanges handicapantes pour toutes les parties, quand ce n’est pas à leur annulation pure et simple, coûteuse, par les tribunaux américains. Et l’on passera sur ses échecs face à la Réserve fédérale comme à la Cour suprême, dont il avait lui-même choisi la majorité des membres.

Ces slogans à l’emporte-pièce, démentis dès le lendemain et érigés en politique économique, ont creusé un fossé profond avec le voisin canadien, nourri des tensions grandissantes avec la présidence mexicaine et conduit le Brésil à prendre ses distances, prêt à accélérer les accords de libre-échange, en particulier avec Bruxelles, plutôt que de se cantonner au pré carré américain. Si l’on excepte l’expédition militaire à Caracas, dont on peut penser qu’elle sera à terme rejouée à Cuba, les échecs s’accumulent pour les partisans de l’« America First ». La tendance est d’autant plus lourde que les prétentions du roi MAGA et de ses semblables se heurtent, comme l’attestent plusieurs études, non pas à un processus de démondialisation, mais à son contraire : une imbrication économique croissante des chaînes de valeur. Les prétentions souverainistes ou nationalistes au repli sur un pré carré vont à contresens du cours de l’histoire.

Des alliés contraints à la méfiance

En Asie, une politique erratique a entamé la confiance des alliés traditionnels tout en revigorant des régimes hostiles. La monarchie saoudienne a très peu goûté l’escapade aventureuse de l’Oncle Sam, laissant aux autres le soin de traiter les conséquences désastreuses de l’expédition. Dans la péninsule coréenne, après avoir légitimé le régime totalitaire nord-coréen, Donald Trump s’est à nouveau volatilisé, masquant ses déconvenues derrière des messages creux sur son réseau social face à la démonstration de Pyongyang aux côtés de Vladimir Poutine et aux menaces nucléaires de la dynastie Kim.

Quant à l’Afrique, elle compte pour quantité négligeable dans la vision du président américain, qui semble ignorer aussi bien ses ressources humaines et minières que la place de ses métropoles dans la mondialisation. Davantage que ses prédécesseurs, Donald Trump aura fait place nette sur un continent devenu, pour partie, le terrain de jeu de la Chine de Xi Jinping et de la Russie de Vladimir Poutine. Une politique à contretemps d’une mondialisation sauvage qui échappe, pour l’instant, aux régulations nécessaires et à une gouvernance raisonnée fondée sur le droit international.

Ce bilan sommaire, calamiteux au regard des objectifs affichés, doit être complété par une perte d’influence abyssale auprès de nombreux dirigeants européens, y compris ceux d’extrême droite. En Hongrie, Viktor Orbán est tombé malgré l’appui du premier cercle trumpien, l’AfD allemande n’a pas transformé l’essai à ce jour et Giorgia Meloni, en Italie, a eu suffisamment de sens politique pour prendre ses distances avec le président américain. Autant dire qu’en dehors d’un succès de Marine Le Pen en France ou de Nigel Farage au Royaume-Uni, ses principaux alliés européens ont subi des revers qui témoignent des limites de leur nationalisme commun. La vague a déferlé, avec son coût humain cumulé, et la situation est loin d’être décantée. Mais, contrairement aux prédictions les plus alarmistes, la submersion n’a pas eu lieu. Selon sa propre grille de lecture, Donald Trump est bel et bien un « loser », parce que ses recettes simplistes sont inopérantes dans le monde d’aujourd’hui.

Boris Enet