Trump-Netanyahou : le faux divorce

par Pierre Benoit |  publié le 09/06/2026

Pendant quelques semaines, les relations entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont semblé vaciller. Au-delà des tensions, des invectives et des divergences tactiques, leur alliance demeure pourtant l’un des piliers de l’équilibre régional.

Benjamin Netanyahou, le 19 mars 2026 et Donald Trump, le 22 mai 2026. Depuis que le président américain aurait qualifié le Premier ministre israélien de « fou », le 1er juin 2026, leurs relations sont tendues. (Photo Ronen Zvulun & Brendan SMIALOWSKI / AFP)

Le retour à une guerre totale n’aura finalement duré que vingt-quatre heures. Après deux mois d’un cessez-le-feu fragile, la région est de nouveau restée suspendue, dans la nuit de dimanche à lundi, au risque d’un embrasement généralisé. L’Iran a ouvert cette nouvelle séquence en tirant onze missiles balistiques sur le nord d’Israël. Les gardiens de la révolution ont ainsi mis à exécution les représailles annoncées en cas de frappes israéliennes sur Beyrouth. La capitale libanaise avait été touchée la veille par l’aviation israélienne.

Après avoir essuyé une riposte israélienne visant certaines installations pétrolières, Téhéran a suspendu lundi ses propres représailles. On peut y voir un simple avertissement, mais celui-ci traduit surtout la conviction des dirigeants iraniens qu’ils sont désormais en mesure d’imposer leurs propres règles du jeu.

Depuis la mi-mai, la trêve entre le Liban et Israël ne tenait plus qu’à un fil. La semaine dernière encore, les négociateurs libanais et israéliens réunis à Washington étaient parvenus à un accord destiné à stabiliser le cessez-le-feu : le retrait du Hezbollah du sud du Liban devait permettre le redéploiement de l’armée libanaise dans plusieurs « zones pilotes ». En parallèle, l’armée israélienne devait se retirer progressivement afin de restaurer la souveraineté de Beyrouth sur ces territoires.

À l’évidence, cette perspective d’apaisement ne tenait pas compte de l’acteur principal qui pilote, par Hezbollah interposé, la crise israélo-libanaise : l’Iran, engagé depuis deux mois dans des négociations avec Donald Trump. À plusieurs reprises, le régime des mollahs avait fait savoir qu’un éventuel accord avec Washington devait inclure un cessez-le-feu durable au Liban ainsi que le retrait de Tsahal du sud du pays. Le locataire de la Maison-Blanche souhaitait au contraire dissocier le dossier libanais du reste des négociations. Téhéran disposait donc d’un levier particulièrement efficace pour mettre Trump et Netanyahou sous pression.

Le résultat n’a pas tardé à apparaître : Washington et Jérusalem ne semblent plus suivre exactement la même feuille de route. Jusqu’ici, la solidité de l’axe Trump-Netanyahou constituait pourtant l’un des marqueurs essentiels de la politique régionale.

Un échange téléphonique révélateur

Tout a véritablement basculé le 1er juin à la suite d’une fuite provenant de la Maison-Blanche et relayée par Axios. Le site d’information révélait un échange téléphonique particulièrement tendu entre Trump et Netanyahou. Cherchant à obtenir l’arrêt des bombardements sur Beyrouth, le président américain aurait lancé à son interlocuteur : « Tu es un putain de cinglé. Sans moi, tu serais en prison. Tout le monde te déteste. Tout le monde déteste Israël à cause de cela. » Malgré le démenti du cabinet du Premier ministre israélien, le mal était fait.

Trump s’en prend à son principal allié parce qu’il veut mettre un terme à une guerre contre l’Iran qu’il a presque perdue. Il cherche désormais à arracher un succès politique lui permettant d’affirmer qu’il a remporté la partie. Le président américain est pressé par les élus républicains du Congrès, inquiets pour leur réélection en novembre, mais aussi par une partie de sa base MAGA, largement hostile à cette guerre.

Netanyahou, lui, redoute avant tout qu’un Trump pressé d’en finir n’accepte un accord minimal laissant subsister une capacité d’enrichissement de l’uranium iranien. Aux yeux d’une partie de l’opinion israélienne, cela reviendrait à maintenir intacte la menace existentielle que représente l’Iran. Le Premier ministre est lui-même engagé dans une campagne électorale en vue des législatives d’octobre. Sa survie politique demeure son meilleur rempart contre les procédures judiciaires qui le menacent en Israël comme à l’international.

Pour l’heure, la coalition d’opposition menée par l’ancien Premier ministre Naftali Bennett bénéficie d’une dynamique favorable. Celui-ci défie Netanyahou sur son propre terrain en poussant plus loin encore la surenchère nationaliste : « C’est l’heure de vérité : il faut savoir si Israël est un État souverain capable de se défendre. »

Une alliance ancienne mais sous pression

La tension désormais visible entre Trump et Netanyahou ne débouchera pas pour autant sur une rupture immédiate. Jusqu’à présent, c’est bien le président américain qui a eu le dernier mot. On l’a vu en juin 2025 lorsqu’il a imposé l’arrêt des frappes contre Téhéran après douze jours de combats. On l’a constaté également lorsqu’il a obtenu un cessez-le-feu avec le Hamas en octobre, malgré les réticences du gouvernement israélien.

Les deux hommes se connaissent depuis près de quarante ans. Jeune diplomate, Netanyahou était en 1984 ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies. Nous étions alors loin des négociations secrètes qui conduiraient plus tard aux accords d’Oslo. C’est à New York qu’il rencontre Donald Trump, alors homme d’affaires en pleine ascension. Les deux hommes sympathisèrent et sont aperçus dans les établissements les plus en vue de Manhattan. Netanyahou était alors l’une des étoiles montantes du Likoud et défendait déjà l’idée que la Cisjordanie occupée appartenait à Israël.

Le style et les ambitions de Trump détonaient depuis longtemps dans les milieux d’affaires new-yorkais. Le franc-parler de Netanyahou séduisait le futur président américain. D’une certaine manière, ils se sont reconnus : une même volonté de s’affranchir des règles et des convenances. Sous son premier mandat, Trump n’a pas hésité à accepter l’annexion du Golan syrien par Israël et à reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État hébreu, à rebours de la position de la communauté internationale.

Les amitiés les plus solides ont cependant leurs limites. Pour Trump, il s’agit avant tout de ne pas compromettre ses propres plans. Aux yeux du président américain, Netanyahou est allé trop loin en frappant Beyrouth. Avec son cynisme habituel, le président milliardaire cherche désormais à lui faire comprendre que le Liban n’est pas Gaza et que son action devrait se limiter à des frappes ciblées contre le Hezbollah.

Pierre Benoit