Ukraine : l’escalade menace l’Europe

par Pierre Benoit |  publié le 21/08/2026

Depuis juillet, la guerre s’est amplifiée entre Kiev et Moscou malgré le gel des positions sur le Donbass. Drones ukrainiens, missiles russes : une formidable escalade est en cours qui touche de plein fouet les populations civiles et menace la sécurité de l’Union européenne.

Des enquêteurs de la police interviennent sur le tarmac avec un robot de déminage près d'un avion-cargo ukrainien Antonov, à l'aéroport de Leipzig-Halle, le 5 août 2026. Des employés avaient découvert, à proximité de l'Antonov, un drone équipé d'un détonateur d'explosif. (Photo JENS SCHLUETER / Getty Images via AFP)

Au cours du week-end du 15 août, de longues files de voitures se sont formées devant les pompes à essence de la capitale russe. Malgré la censure du régime sur les images des frappes ukrainiennes dévastant les infrastructures énergétiques, les Moscovites ont bien compris ce qui se passe. La semaine précédente, un complexe pétrolier proche du Kazakhstan avait été ravagé par les drones ukrainiens. Désormais, les grandes villes russes sont soumises au rationnement du carburant.

Kiev et Moscou intensifient leurs frappes

L’offensive ukrainienne sur les infrastructures pétrolières vise à atteindre le moral de la population russe. Rien ne dit à ce stade que cette dernière ne fera pas, elle aussi, preuve de résilience. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’intensification des frappes dans la profondeur des deux pays belligérants a bouleversé la physionomie de la guerre, en faisant du conflit le quotidien des populations civiles.

En quelques semaines, Russes et Ukrainiens ont multiplié les tirs de drones et de missiles jusqu’à atteindre une moyenne de plus de six cents projectiles par nuit pour chacun des belligérants. Les drones sont désormais cent fois plus nombreux que les missiles : les Russes mélangent les salves de drones avec des missiles de longue portée pour déjouer les défenses antiaériennes de Kiev. Autre différence entre les deux belligérants, les Russes visent délibérément Kiev, les Ukrainiens ciblent surtout les infrastructures industrielles russes. Dans les deux cas, les victimes sont principalement des civils.

Ici même, nous avions souligné combien la guerre des drones avait bouleversé le combat au sol pour les unités engagées sur la ligne de front dans le Donbass. Mais la menace des missiles demeure. Jusqu’ici, la défense antiaérienne ukrainienne a réussi à intercepter le gros des drones russes. Il existe cependant une faille dans la cuirasse : les missiles russes, eux, parviennent à atteindre assez facilement leurs cibles parce qu’ils sont difficiles à détecter.

L’Ukraine confrontée aux missiles russes

Cette situation est apparue au grand jour dans la nuit du 4 août. Au matin, les experts militaires de Kiev ont fait ce constat : aucun des 28 missiles russes n’avait été intercepté. Cette nuit-là, les artilleurs de Moscou avaient utilisé quatre missiles de croisière hypersoniques de type Tsirkon et 24 missiles balistiques Iskander-M. À ces missiles s’ajoutaient 115 drones à longue portée. Ce mélange a permis de saturer les défenses antiaériennes ukrainiennes, les missiles à longue portée ont pu frapper leurs cibles en passant entre les mailles du filet.

À l’évidence, Kiev est à court d’intercepteurs pour déjouer les charges à longue portée envoyées par Moscou. Jusqu’à présent, l’armée ukrainienne utilisait les missiles intercepteurs du système « Patriot » ou, en très petit nombre, des missiles « Aster 30 » fabriqués par un groupe européen associé au français Thales.

Au fil des mois, la dotation américaine en missiles intercepteurs s’est ralentie, puis tarie en raison de l’intervention américaine contre l’Iran. À l’issue du sommet de l’Otan d’Ankara, Trump avait pourtant annoncé à Zelensky qu’il accordait une licence de fabrication du système « Patriot ». Mais le ton a vite changé sur ce dossier, le fabricant Lockheed Martin faisant valoir son opposition pour ne pas risquer de perdre un marché juteux après divulgation des secrets de fabrication en Europe. C’est sans doute pour parer à cette éventualité que le groupe des pays volontaires alliés à l’Ukraine a annoncé de son côté la création d’une « coalition antibalistique ».

Cette annonce ne réglera pas du jour au lendemain la question de la sécurité du ciel ukrainien face aux missiles russes. Les Européens eux aussi mettront de longs mois avant de trouver la parade face aux ogives de Moscou. Aujourd’hui, les capacités européennes pour contrer ce type de menace reposent sur leurs aviations avec l’appui des Awacs de l’Otan pour le guidage et la détection.

Moscou teste les défenses européennes

Au même moment, le Kremlin intensifie sa guerre hybride contre l’Europe. Début août, l’aéroport de Leipzig a été fermé pour quelques heures à la suite de la découverte d’un drone armé. Trois jours plus tard, des drones ont été aperçus survolant un site militaire dans l’ouest de l’Allemagne. Ces incidents ne sont pas à prendre à la légère : on en a répertorié 38 impliquant des drones russes depuis mars 2022. Dernier exemple en date, jeudi 20 août, un drone armé survolant la mer Noire en direction d’une plate-forme gazière roumaine a été abattu par un F-16 de Bucarest.

Tout indique que Moscou teste les réactions des alliés européens de l’Ukraine. Selon plusieurs documents officiels russes et des images satellitaires cités par la revue « Le Grand Continent », la Russie a construit une dizaine de nouvelles rampes de lancement de drones le long des pays frontaliers de l’Europe. Elles s’ajoutent aux 59 rampes installées de longue date sur la frontière avec le Bélarus et à trois autres installées en Crimée occupée et dans la région de Donetsk.

Ces installations sont déjà utilisées pour frapper l’Ukraine, mais elles accueillent des drones dont le rayon d’action est de 1 000 kilomètres. Onze pays de l’Otan sont ainsi à leur portée si Poutine faisait le choix de franchir un cran supplémentaire dans l’escalade contre l’Europe. Si l’on en croit les sources de renseignements américains, cette prochaine étape est déjà à l’ordre du jour : elle prendra la forme d’une « attaque limitée » à court terme contre un des pays de l’Otan. Poutine pourrait ainsi vérifier le niveau de solidarité existant entre les pays de l’Alliance. Au passage, l’Europe, elle aussi, aurait l’occasion de voir comment se comporte Trump dans un conflit touchant un allié du Vieux Continent.


Pierre Benoit