Ukraine : second coup de poignard de Trump
En restreignant les capacités de détection ukrainiennes, le président américain consomme sa trahison pour de cyniques calculs électoraux.
Mardi, 22 h 40. À Kiev, les premiers missiles russes de la nuit ont surpris tout le monde. Les sirènes n’ont pas donné l’alerte, les missiles avaient déjà atteint leurs buts, personne n’est descendu dans les abris. Le ciblage russe visait une centrale thermique, le courant a été coupé dans plusieurs quartiers, on a dénombré six morts. Cette même nuit, 128 drones, dont 77 à réaction, ont été tirés sur l’Ukraine.
La nuit précédente déjà, aucune sirène n’avait retenti. Les habitants ont découvert l’attaque en voyant des immeubles en flammes. Au matin, Zelensky écrivait sur son réseau social : « avant cette attaque nous n’avons reçu aucun avertissement de nos partenaires. Habituellement nous recevons l’avertissement et cela aide notre défense ».
Le président ukrainien a parfaitement décrypté le message, il n’a pas voulu dramatiser davantage. Quelques jours à peine après l’accord Poutine-Trump sur la livraison massive de gazole aux États-Unis et sur le marché du pétrole, voici le second coup de poignard qui frappe Zelensky.
Les alertes américaines sous tension
Un coup majeur vient, en réalité, d’être porté à la résistance ukrainienne. « L’interception des missiles russes nécessite ce qu’on appelle une alerte avancée en principe fournie par les satellites américains, elle permet de prévenir la défense antiaérienne de Kiev, explique le général Trinquand (*). Le renseignement américain a probablement été arrêté. Les Ukrainiens ne sont pas en mesure de détecter les départs de missiles et donc de les intercepter facilement. La preuve, dans la nuit de mardi à mercredi, sur 25 missiles lancés, ils n’en ont intercepté que quatre ».
Voilà donc les capacités de défense de l’Ukraine sérieusement ébranlées par l’administration Trump. Mais Washington veut aussi affaiblir les moyens de riposte de Kiev, notamment les attaques de drones ukrainiens sur les infrastructures pétrolières russes ou sur les centres de données comme on l’a vu ces derniers jours. La Maison-Blanche utilise cette fois le réseau de communication Starlink pour mettre en route son opération anti-Zelensky. « Les informations dont on dispose sur le début de la semaine, c’est que la connexion Starlink s’est dégradée, reprend Dominique Trinquand. Cela signifie un ralentissement, tout va plus lentement pour piloter les drones, donc les capacités de réaction de l’Ukraine sont elles-mêmes dégradées ».
Starlink perturbe les opérations ukrainiennes
Numerama, le magazine en ligne spécialisé dans les questions de défense et de guerre numérique, confirme que les terminaux SpaceX utilisés par l’armée ukrainienne ont été bridés délibérément. Serhii Beskrestnov, le conseiller de Zelensky pour les technologies de défense, reconnaît implicitement l’efficacité de la manœuvre : « nos forces de défense n’ont pas été prévenues de cette restriction et cela a fait échouer plusieurs missions », écrit-il sur son compte Telegram. Elon Musk a tenu à préciser sur son réseau X qu’il s’agissait de la version militaire de Starlink, Starshield, qui est entièrement contrôlée par le Pentagone.
SpaceX a déjà restreint l’usage de ses terminaux. En janvier dernier, une mesure du même type visait les drones de Moscou qui avaient été adaptés à Starlink en piratant le système. Depuis lors, l’armée russe n’a plus accès à Starlink. Mais cela pourrait changer car la bascule prorusse de l’administration Trump est en marche.
Le nouveau virage de SpaceX fait écho à la réconciliation spectaculaire d’Elon Musk avec la Maison-Blanche. Au début du mois, le super-milliardaire d’origine sud-africaine a attiré l’attention sur lui en écrivant sur X que « Zelensky est allé trop loin ». Quelques jours plus tard, Trump enjoignait à l’Ukraine de changer de président. Cette coordination ne doit rien au hasard. Très vite, on apprenait que Musk avait versé 366 millions de dollars pour aider les candidats républicains en difficulté pour garder leurs sièges au Congrès, même s’il y a fort à parier que ce pactole ne suffira pas à éviter une lourde défaite de Trump.
En attendant, ce sont les Ukrainiens qui paient le prix fort des gesticulations électorales cyniques du clan Trump. Après avoir perdu la guerre d’Iran, déclenché une crise mondiale sur les hydrocarbures, il croit pouvoir faire baisser le cours du gazole et retrouver ainsi ses anciens électeurs. Son deal pétrolier avec Poutine est en réalité un feu vert pour lui permettre de détruire les défenses ukrainiennes.
L’Europe face au désengagement américain
Cette accélération du conflit oblige l’Europe plus que jamais. La fin du partage du renseignement par les États-Unis achèvera de rompre le lien transatlantique. À ce jour, les capacités offensives de l’Ukraine contre la Russie ne sont pas entamées. Mettre à disposition de Kiev les missiles Patriot encore stockés dans les arsenaux de l’UE est une priorité. Pour la seconde fois, la France vient de livrer à Kiev un système de défense antibalistique dernière génération. Avec le lâchage de Trump, l’urgence est désormais de sécuriser le ciel ukrainien.
Ciblée depuis des mois par la guerre hybride de Poutine, l’Europe doit aussi s’assurer que rien ne permettra de fracturer sa solidarité vis-à-vis de Kiev au fil des élections à venir. Rien n’est moins sûr.
(*) Dernier ouvrage : N’ayons pas peur, Robert Laffont.



