« Un fil à la patte » : ciel, mon Feydeau !

par Élizabeth Gouslan |  publié le 20/03/2026

Au théâtre du Ranelagh, la compagnie Viva suit ce célèbre fil en rythme, en farce et en chansons : une bouffée d’euphorie.

Extrait de la bande annonce de la pièce «Un fil à la patte » de Georges Feydeau par la compagnie Viva ! au Théâtre le Ranelagh, scénographie : Anthony Magnier.

Le DindonL’Hôtel du libre-échangeLa Puce à l’oreille : ses vaudevilles sont tous si drôles, déjantés et absurdes qu’on finit par les confondre. Amants planqués dans l’armoire, cocottes décérébrées, épouses infidèles, maris cocus, domestiques marrants, invités qui s’incrustent et toujours, et avant tout : des portes qui claquent, des vases qu’on casse, des cœurs qu’on brise dans la joie et la bonne humeur. Au théâtre, il a inventé le mécanisme d’horlogerie. On le travaille au métronome, à la percussion, à l’accélération. Une réplique ? Un fou rire. Si la formule n’est pas tordante, elle est à jeter : telle était la devise de ce dramaturge hors norme qui préfigure, au cinéma, les fulgurances de Lubitsch et de Capra.

Feydeau, maître du vaudeville et du rythme

Pas de temps mort : il s’agit de célébrer la vivacité d’esprit et l’hédonisme. Juif ashkénaze, dandy, mondain, noceur et flambeur, Georges Feydeau incarne le Paris de la Belle Époque : les nuits blanches chez Maxim’s, l’élégance, le champagne et l’insouciance. À vingt-trois ans, il habille le théâtre de la Renaissance d’un flamboyant Tailleur pour dames: un triomphe. Après ça, tout s’enchaîne au rythme effréné d’une pièce par an. L’establishment l’adore, le public afflue et la divine Sarah Bernhardt (qui ne joua jamais aucune de ses pièces) se prend d’affection pour ce surdoué. Elle et lui seront les deux témoins de Sacha Guitry et d’Yvonne Printemps pour leur mariage, quatuor ébouriffant.

Une redécouverte portée par une mise en scène inventive

Et pourtant, au fil du temps, la cote d’amour d’Un fil à la patte subit d’énormes secousses. La critique de gauche du début du XXe siècle n’aime guère ces histoires d’adultères bourgeois. Et puis, divine surprise, en 1961, Jacques Charron met en scène à la Comédie-Française l’histoire de Bois d’Enghien, bellâtre pleutre et désargenté qui se débarrasse de sa jolie maîtresse en épousant une riche héritière. Merveille ! Enchantement ! Jean Piat, couard convaincant, et Robert Hirsch, génialissime dans le rôle de Bouzin, un clerc de notaire qui se pique de poésie, emportent le morceau. Depuis, c’est la résurrection. On ne cesse de programmer ce must hilarant.

Au théâtre du Ranelagh (ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle), la compagnie Viva est à la hauteur du défi. Les acteurs-acrobates surgissent des loges et interpellent les spectateurs. Rivalisant d’énergie et d’inventivité, ils entonnent du Dario Moreno et dansent sur les Rita Mitsouko. Le texte est étourdissant. La folie rôde. Surtout, on admire l’audace de l’auteur, féministe avant l’heure. À Viviane, la jeune fille qu’on marie de force, Feydeau, impayable, fait dire : « Se marier, c’est faire comme tout le monde. Moi, je ne veux pas d’un mari. Qu’est-ce qu’un mari ? C’est une dame de compagnie, c’est tout ! ». Une bouffée d’euphorie… Seul remède pour ces temps maussades : le rire !

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure