Un peu de recul…

par Laurent Joffrin |  publié le 06/10/2026

Les outrances qui émaillent le discours public sur le mouvement lycéen méritent d’être pour le moins amendées ou réfutées. Une chose demeure néanmoins : il semble bien que le gouvernement s’y soit pris comme un manche.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Deux discours croisés dominent le débat sur le mouvement lycéen. Tous deux sont entachés d’un simplisme partisan qui tend à conforter les opinions toutes faites et non à éclairer la discussion publique.

Pour les leaders lycéens, pour une grande partie de la gauche, la responsabilité du déclenchement du mouvement incombe à « la répression policière » qui a légitimement heurté la masse des lycéens. Il est probable, en effet, sous bénéfice d’enquête plus approfondie, que le gouvernement a voulu étouffer dans l’œuf la contestation naissante – « éteindre l’incendie à son début » – et a ordonné le dégagement rapide et musclé des premiers blocages aux portes des établissements concernés.

Violences : sortir des discours simplistes

Les images de ces premiers affrontements ont envahi les réseaux et répandu un réflexe de solidarité qui a fait tache d’huile. Les premières brutalités policières – inévitables dès lors qu’on voulait disperser au plus vite les attroupements – ont accentué l’indignation. Des lycéens ont été gravement blessés et plusieurs procédures sont en cours à l’IGPN, indice d’une réplique plusieurs fois disproportionnée…

Mais la vérité oblige aussi à dire que les policiers ont été souvent confrontés à des agressions et à des déprédations inédites et inadmissibles, dont certaines, diffusées par les réseaux, ont à juste titre révulsé l’opinion. Comment minimiser, par exemple, le geste d’un lycéen qui asperge d’essence un proviseur à quelques mètres d’un feu de broussaille ? En témoigne le nombre des blessés au sein des forces de l’ordre, parmi les personnels enseignants, chose radicalement nouvelle, tout comme la destruction ou l’incendie de bâtiments scolaires par des manifestants qui protestent par ailleurs contre le manque de moyens… Quant aux blessés lycéens, ils sont loin d’avoir été toujours victimes de la police : ils sont souvent victimes d’agressions venues de certains manifestants ou d’imprudences commises par eux-mêmes.

LFI et la thèse de la manipulation

De nombreuses voix, à droite et au sein du « bloc central », ont fustigé la « manipulation » exercée par « les groupuscules » radicaux ou par La France insoumise. Ce qui appelle deux précisions. À Créteil, lieu d’origine du mouvement, il semble bien que la protestation soit née spontanément en raison de difficultés locales. Aucune « manipulation » là-dedans.

De la même manière, quiconque suit un peu ces affaires sait que « les groupuscules » (les organisations de gauche radicale notamment) appellent régulièrement, voire en permanence, à la contestation, en général sans effet notable. Si celle-ci s’est développée cette fois, c’est bien qu’elle a rencontré un sentiment latent et collectif d’injustice, d’abandon, notamment dans les lycées des quartiers populaires, souvent moins bien dotés que les établissements de centre-ville. Pour déclencher un incendie, une allumette ne suffit pas. Il y faut un combustible, qui est celui du mécontentement et de l’angoisse répandus dans cette génération à l’avenir menacé.

En revanche, le discours univoque de La France insoumise qui impute aux seuls policiers et aux seuls gouvernants la responsabilité des troubles ne tient pas une seconde. Les élus LFI se sont immiscés dans le mouvement dès le début, tenant des propos souvent irresponsables, tel le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui a qualifié la violence de « légitime » dans certains cas, alors qu’elle ne l’est jamais en démocratie.

La preuve en est que Jean-Luc Mélenchon, voyant la protestation prendre un tour dangereux et craignant d’être associé à l’irruption d’une violence incontrôlable, a soudain modifié son discours du tout au tout, en appelant à des « méthodes non violentes » (sans condamner clairement, néanmoins, les débordements qu’il avait encouragés : on ne se refait pas…). Encore une fois, la stratégie de conflictualisation systématique adoptée par LFI a produit ses effets.

Les moyens de l’école en question

Les lycéens dénoncent à juste titre la vétusté de certains établissements, le non-remplacement de certains professeurs (dix pour cent des profs environ sont absents en moyenne, souvent sans être remplacés avant de longues semaines), la réforme Blanquer a compliqué à loisir les emplois du temps et Parcoursup est une boîte noire qui angoisse les familles.

Mais les protestataires et leurs soutiens oublient soigneusement de rappeler que la France dépense pour ses lycéens des sommes supérieures à la moyenne de l’OCDE (environ 12 000 euros par tête, même si le poids de la retraite des enseignants pèse lourd dans ce chiffre global). Les régions ont très souvent consenti des efforts importants pour rénover les lycées et le budget de l’Éducation nationale a augmenté chaque année. Ces moyens sont encore insuffisants et les salaires des professeurs restent à la traîne, mais il est ridicule d’affirmer que l’État a laissé les lycéens « à l’abandon ».

En revanche, il est clair que le gouvernement Lecornu a fourni aux manifestants une réponse faible et maladroite. Sa volonté de disperser immédiatement les rassemblements s’est retournée contre lui. Et surtout, voyant le mouvement se généraliser, que n’a-t-il proposé, en lieu et place d’une simple plateforme, une négociation nationale en bonne et due forme, voire l’élaboration commune d’un plan d’urgence en faveur des établissements manifestement sous-dotés ?

Non pas pour céder la ferme et les chevaux aux manifestants alors que la situation financière du pays est plus que tendue, mais pour témoigner à cette génération angoissée et révoltée la considération qu’elle mérite et discuter avec ses représentants des priorités budgétaires choisies et qui peuvent être amendées. C’est-à-dire soigner le mal par la négociation plus que par l’action policière.

Laurent Joffrin